INDE - Histoire


INDE - Histoire
INDE - Histoire

L’Inde a produit, au IIIe millénaire avant notre ère, une des premières grandes civilisations de l’histoire humaine, mais elle n’a pas, de son propre mouvement, produit d’historiographe. Elle a pourtant donné le jour, à partir du millénaire suivant, à une immense littérature d’inspiration religieuse. Mais que serait une histoire de l’Occident antique et médiéval dont les sources se réduiraient à la Patrologie de Migne, dépourvue de surcroît de la conception linéaire et finaliste du temps chrétien? C’est pourquoi historiens et géographes gréco-romains, voyageurs européens et chinois jouent un peu le même rôle pour l’histoire de l’Inde, avant l’arrivée de l’Islam fécond en chroniqueurs, que Tacite pour l’histoire des Germains. Tout a été dit sur cet esprit anhistorique de la tradition sacrée de l’Inde. Si l’on adopte le point de vue brahmanique, on en conclura légitimement que le seul changement pertinent dans l’univers hindou est l’odyssée quasi intemporelle des valeurs, et que le changement politique et économique n’est pas signifiant. Mais le risque existe, à lire le devenir d’une société à travers l’image idéale qu’elle projette d’elle-même, de prendre l’imaginaire de cette société pour cette société elle-même. Le bon sens invite plutôt à montrer les valeurs à l’œuvre dans la société vivante, quitte à leur reconnaître une influence déterminante, et dans cette optique, qui est proprement historique, l’alternance de la paix et de la guerre, de l’abondance et de la pénurie, de la justice et de l’oppression n’est pas du domaine de l’insignifiant. Le cours de l’histoire indienne ne ressemble à une trépidation de surface que parce que le silence des sources savantes le réduit à des stéréotypes.

La distinction entre l’histoire lente des structures et l’histoire précipitée de la politique et de la guerre s’impose plus encore dans le cas de l’Inde que pour toute autre société. Si l’historien occidental est tenté d’évacuer la préoccupation brahmanique exclusive des valeurs qui le prive de son objet, il retrouve celles-ci au premier plan sous la forme incarnée d’un système social fixé dans ses grandes lignes depuis l’âge du fer, et d’un modèle inusable d’agencement des pouvoirs, qui absorbe toutes les secousses de l’histoire politique du début des temps historiques à la conquête coloniale.

L’un des traits saillants de l’histoire indienne jusqu’aux alentours de l’époque du Christ est la diffusion graduelle à travers le subcontinent de la conception brahmanique de l’ordre social, dont le principe initial est la tripartition des fonctions, d’essence indo-européenne, rendue plus complexe par le contact avec les sociétés indigènes et progressivement systématisée par la réflexion brahmanique sous la forme de la combinaison organique de castes que nous connaissons. Cette représentation semble répandue dans la plus grande partie du subcontinent dès les premiers siècles de notre ère, et n’a fait que s’y enraciner davantage avec le temps.

À mesure que l’idéologie de la caste prend corps dans l’Inde aryanisée, un type d’organisation politique spécifique remplace les structures tribales. L’unité caractéristique en est le petit royaume segmentaire, qui regroupe un éventail de castes suffisant dans un ensemble auquel les hasards de la géographie et du peuplement confèrent une individualité propre. Cette structure sécrète l’instabilité, non seulement en raison du développement interne du lignage dominant, qui tend à se fractionner à mesure qu’il se ramifie et s’étend, mais parce qu’élargir sa souveraineté par les armes est une action non seulement légitime mais digne d’éloges pour un roi. C’est pourquoi cette structure cellulaire va de pair avec un fourmillement de conflits, d’où émergent périodiquement des épisodes unitaires, conduits par des dynasties hors série. Les grands États qui s’édifient ainsi sont des structures lâches, où le souverain contrôle de loin des rois vassalisés, lesquels à leur tour sont les maîtres de seigneurs de moindre envergure, et ainsi de suite au long d’une échelle descendante dont le dernier degré est le dominant villageois. Ces constructions politiques, même simplement régionales, sont toujours fragiles, car le groupe dominant ne peut se passer des groupes assujettis, et n’a pas les moyens économiques et technologiques de leur imposer indéfiniment sa loi. La suprématie d’une dynastie n’est donc que la résultante un moment maintenue d’un système complexe de pressions, dont l’équilibre finit inévitablement par se modifier, soit au profit d’une autre dynastie, soit dans le sens d’un éclatement du champ des pouvoirs. Les conquérants musulmans n’ont pu faire autrement que de se plier à ce modèle. La colonisation européenne l’a fossilisé sans l’abolir.

La rencontre de cette dynamique du pouvoir et de l’espace naturel indien explique les grandes constantes géopolitiques de l’histoire du subcontinent. La plupart des empires sont nés dans la plaine indo-gangétique, qui se prête à l’entretien de vastes dominations unificatrices, alors que le Dekkan, topographiquement plus compartimenté, y fait obstacle. Protégé par la barrière des monts Vindhya et par les jungles de l’Inde centrale, il échappe ordinairement à la tutelle des conquérants du Nord, et quand il succombe, la suzeraineté ainsi imposée aux dominants locaux y est plus fragile que partout ailleurs. Les berceaux de l’expansion sont les principaux foyers de prospérité économique. Au nord, les empires naissent dans la vallée du Gange, et englobent dans les phases d’apogée tout l’espace indo-gangétique jusqu’aux frontières naturelles. Au sud, les bases de la puissance sont la possession des plaines côtières et les bénéfices du commerce maritime. Au nord comme au sud, en dehors des phases d’unification impériale ou régionale, l’espace politique se réorganise spontanément sur le mode du morcellement entre des lignages locaux aux fortunes fluctuantes, constamment plongés dans la guerre. Cet émiettement chronique est une des causes de la relative fréquence des invasions qui arrivent par les défilés montagneux du Nord-Ouest, voie du contact terrestre avec le reste du monde. Ces passes offrent un débouché attirant vers l’univers sédentaire pour tous les peuples nomades en mouvement, au cours de l’histoire, à travers l’Eurasie des steppes. Il en résulte, des migrations aryennes à la conquête mogole, un périodique déferlement d’ethnies qui, fusionnant plus ou moins complètement avec les couches de peuplement antérieures, font peu à peu du subcontinent une mosaïque de combinaisons raciales.

L’erreur serait d’identifier, dans les conditions indiennes, morcellement politique et décadence. La culture de l’Inde ne cesse de briller quand les grands empires déclinent. La prospérité matérielle elle-même n’en paraît pas nécessairement affectée: le grand essor commercial de l’Inde classique date de la longue période intermédiaire qui sépare les Maurya des Gupta. On peut supposer qu’une région était souvent mieux gérée par une monarchie locale de quelque envergure que par un mandataire impérial, que la sécurité y était mieux assurée, et le mécénat plus actif. La question se pose pourtant du sort des multitudes rurales dans ce perpétuel remuement politique. On ne sait rien de précis sur elles avant le XVIe siècle. Mais il est permis de penser que l’économie paysanne, à dominante vivrière et redistributive, n’est guère affectée par les variations des souverainetés princières. Plus immédiatement ressentis sont les caprices de la mousson, et surtout le retour cyclique des mortalités de famine et d’épidémie. La conquête, vue du village, n’implique pas la dépossession des occupants du sol, mais la surimposition d’un nouveau groupe dominant à l’ancien, qui reste sur la terre avec un statut subordonné. Reste le risque d’une hausse imposée du prélèvement agraire au-dessus de la norme coutumière locale. Principale source de revenus des détenteurs du pouvoir, le prélèvement peut varier avec les circonstances politiques, et d’autant plus fortement peut-être que l’auteur de la décision est plus lointain, ou plus étranger au pays. Le paysan n’a plus alors pour recours que la résistance violente, si elle est possible, avec les dominants locaux sous lesquels il vit, ou bien la fuite, arme efficace lorsque la terre abonde. Mais sur tous ces aspects essentiels, les sources sont très peu loquaces. Il faut craindre que l’histoire de la centaine de millions d’hommes qui a sans doute peuplé les villages de l’Inde pendant la plus grande partie de notre ère ne soit à jamais plus obscure encore, au moins avant la conquête mogole, que celle des quelques poignées de dynastes dont les inscriptions et les monnaies ont survécu.

1. Préhistoire et protohistoire

Les plus anciennes traces connues de l’activité humaine dans le subcontinent indien sont des gisements paléolithiques de galets taillés et d’éclats, du Pléistocène moyen (400 000-100 000 ans avant notre ère); les principaux ont été découverts dans la vallée sub-himalayenne de la Sohan, et sur les rives de la Narmad . Au Mésolithique apparaît une industrie de microlithes, représentée sur de nombreux sites dans l’Inde méridionale et centrale jusqu’aux monts Vindhya et au bas Indus. La transition avec les cultures paléolithiques reste obscure. Cette industrie, à l’est de l’Indus, n’est pas associée à la poterie avant le IIe millénaire, date tardive. Elle survit à l’apparition, presque simultanée, de la pierre polie et du cuivre, dont l’usage se propage lentement du nord vers le sud au cours du même millénaire, en même temps que l’agriculture. Elle ne disparaît qu’avec l’introduction du fer, qui se répand dans l’Inde du Nord dans la première moitié du Ier millénaire, et dans l’Inde péninsulaire au cours de la seconde.

La civilisation de l’Indus

La séquence est toutefois beaucoup plus précoce dans les pays de l’Indus et au Baluchistan. Dès le IVe millénaire, sur la bordure orientale du plateau iranien, vit une nébuleuse de tribus et de villages d’agriculteurs-éleveurs au moins partiellement sédentaires, qui vers 3000 avant J.-C. fabriquent une céramique peinte de qualité, commencent à utiliser le cuivre, et connaissent l’irrigation. C’est assez soudainement que se développe, autour de 2500 avant J.-C., dans la plaine voisine de l’Indus, la plus vaste civilisation urbaine du Chalcolithique – sans que la transition avec la culture précédente soit encore bien élucidée. L’archéologie, depuis 1921, a mis au jour, du pied de l’Him laya à la mer d’Oman, sur une aire vaste comme deux fois la France, soixante-dix villages et bourgs dominés par deux villes majeures distantes de 600 kilomètres, Mohenjo-Daro et Harapp . L’ensemble présente des affinités avec la civilisation urbaine de la Mésopotamie contemporaine. Mais il ne peut s’agir ici de «colonisation», comme le prouvent l’écriture originale de ces hommes de l’Indus, jusqu’ici indéchiffrée (sans doute apparentée au dravidien), et l’art unique des sceaux de stéatite ornés d’intailles animalières. Les créateurs de cette civilisation, axée sur le système fluvial de l’Indus et la côte de la mer d’Oman, pratiquaient l’irrigation, cultivaient les céréales et le coton, et commerçaient par la mer avec les ports mésopotamiens du golfe Persique. La civilisation de l’Indus s’éteint vers le milieu du IIe millénaire, après un long déclin imputable au moins partiellement à des causes écologiques.

L’association directe de son extinction avec la migration aryenne de la même époque reste à prouver.

L’expansion aryenne

La première pénétration des Aryens dans le subcontinent indien remonte aux alentours de 1500 avant J.-C. Les hymnes du ブg Veda (Rig-Véda) nous les font deviner comme une population mobile de tribus agro-pastorales établies dans le Pañj b, qui guerroient victorieusement contre des peuples hostiles appelés D sa ou Dasyu. Arrivant nombreux par vagues successives, ils se répandent progressivement à travers l’Inde gangétique, encore presque entièrement forestière. Ils n’y rencontrent que peu de sédentaires, mais surtout des communautés semi-nomades, qui vivent pour l’essentiel de chasse et de pêche dans des villages temporaires tout en pratiquant une forme primitive d’agriculture. Au cours de la première moitié du Ier millénaire avant notre ère, l’expansion aryenne recouvre de proche en proche toute l’Inde du Nord de l’Him laya aux monts Vindhya. Les conquérants abandonnent leur mode de vie à dominante pastorale au profit de l’agriculture. Les tribus laissent place aux «républiques» tribales et, de plus en plus, aux royaumes. La culture matérielle se transforme profondément. Le riz est cultivé dès les environs de 800 avant J.-C. Le fer et la monnaie sont courants vers 500 avant J.-C. De grands sites urbains (Hastin pura, Ahicchatr ) permettent déjà de parler d’une civilisation gangétique homogène. Celle-ci constitue la toile de fond des grandes épopées, le Mah bh rata et le R m yana , qui montrent des monarchies riches et ombrageuses, assises sur des terroirs fertiles et servies par de bonnes communications fluviales. Au sud des Vindhya, où la vie urbaine organisée (ujjain ) ne commence qu’aux derniers siècles avant notre ère, avec l’apparition du fer et de la monnaie, l’influence aryenne ne s’étend plus par la conquête ou la colonisation, mais par une progressive pénétration culturelle. Elle est nulle à l’extrême sud, en pays dravidien.

En même temps que l’aire d’expansion des Aryens s’étend, leur identité culturelle se transforme. Sur la base du védisme primitif se constitue le brahmanisme, à dominante sacrificielle, né en Inde des spéculations de la caste sacerdotale. Par l’effet du contact avec les traditions autochtones et de l’évolution interne, la transition s’amorce vers l’hindouisme au sens classique, évolution caractérisée par la métamorphose et l’enrichissement du panthéon, l’essor du culte des images, la diversification des pratiques (oratoires, expiatoires, magiques, «sacramentelles») extérieures au rituel. On s’achemine de façon concomitante vers le système hiérarchique élaboré des castes, qui est d’essence religieuse. Ces évolutions sont le produit d’une fermentation doctrinale et spirituelle intense, qui se traduit par le foisonnement des «hérésies» sectaires. Deux sectes nées au VIe siècle avant J.-C., fondées l’une et l’autre par des k ルatriya (membres de la caste noble et guerrière) dans l’Inde orientale, à distance des centres de la culture védique et brahmanique, sont promises à une destinée hors pair: le jaïnisme et surtout le bouddhisme.

2. Les temps classiques

L’histoire de l’Inde du Nord-Ouest s’éclaire de nouveau à la fin du VIe siècle avant J.-C., lorsque les expéditions de Cyrus puis de Darius Ier annexent à l’Empire perse la Bactriane et une partie du bassin de l’Indus. À cette avancée perse, l’Inde doit l’introduction de la monnaie; l’écriture kharo ルレh 稜, adaptée de l’écriture araméenne des scribes achéménides, dont l’usage, de l’Indus au Gange, durera un demi-millénaire; l’ouverture des échanges commerciaux et intellectuels avec le monde méditerranéen. Deux siècles plus tard, Alexandre, vainqueur des Perses, marchand sur les brisées de Darius, s’empare à son tour de la Bactriane, franchit l’Indus au printemps de 326, et soumet rapidement le Pañj b. Contraint par ses troupes d’interrompre sa progression à la rivière Beas, il rebrousse chemin l’année suivante. Mais il laisse des garnisons derrière lui, et nomme des satrapes pour gouverner ses conquêtes indiennes. Un contact est ainsi établi, pour plusieurs siècles, entre l’hellénisme et l’«indianité».

L’Empire maurya

L’Inde aborde à cette époque sa première phase d’unification impériale. Au VIe siècle avant J.-C., l’un des royaumes de l’Inde aryanisée, le Magadha, né dans le Bihar méridional, a commencé d’affirmer sa suprématie sur ses voisins. Deux siècles plus tard, sous la dynastie des Nanda, il maîtrise tout l’espace gangétique, des approches du Pañj b aux confins du Bengale. En 321, le trône est usurpé par un aventurier d’ascendance aborigène, Çandragupta Maurya, qui étend la domination du Magadha vers le sud jusqu’à la Narmad , et reprend en 303 sur Séleukos Nikator les provinces indiennes d’Alexandre. Son fils Bindus ra conquiert le Dekkan jusqu’au Mais r (Mysore), qui entre à peine dans l’âge du fer. Le Kali face="EU Updot" 臘ga (actuel Oriss ) seul lui échappe; il sera soumis en 260 avant J.-C. par son fils A ごoka (269-232).

Le subcontinent indien, sous les Maurya, pour la première fois dans l’histoire, obéit presque entier à un pouvoir unique. L’empire, administré directement dans sa partie centrale, n’est pour le reste qu’une fédération de tributaires. L’Artha ご stra et la relation du Grec mégasthène jettent des lumières sur son organisation. De P taliputra – prestigieuse capitale baignée par le Gange – au village – l’unité administrative de base – règne une bureaucratie qui fonctionne comme une pyramide de loyautés personnelles et que surveille un réseau d’espions. L’armée permanente – l’autre instrument du pouvoir – compte 700 000 hommes. L’agriculture, qui fait vivre l’immense majorité de la population, fournit aussi à l’État l’essentiel de ses revenus: chaque cultivateur lui doit le quart de son produit. Le commerce, stimulé par l’unification impériale et par l’usage accru de la monnaie, est de même minutieusement taxé, et donc contrôlé. Il pousse ses prolongements à travers l’Asie centrale et, sur les deux mers qui bordent le Dekkan, jusqu’à la Méditerranée et à l’Insulinde. L’esclavage existe, surtout dans le cadre domestique. Mais le statut servile est beaucoup moins indélébile ici que dans le monde grécoromain. C’est désormais clairement la caste qui structure l’ensemble du corps social, conformément à la représentation brahmanique. Le souverain lui-même, selon la théorie, est serviteur du dharma , de la norme divine de l’ordre universel, que son devoir, en tant que détenteur suprême de la force légitime, est de faire respecter sur la Terre, sous la tutelle spirituelle des brahmanes. A ごoka fournit peut-être, de ce type idéal, l’approximation historique la moins imparfaite. Converti au bouddhisme par le spectacle des atrocités de la guerre du Kali face="EU Updot" 臘ga, il en favorise l’extraordinaire expansion à travers le subcontinent, et se fait jusqu’à sa mort l’apôtre des vertus bouddhiques de tolérance, de justice, de non-violence, comme en témoignent les édits moralisants qu’il fait graver sur la pierre dans les lieux publics, et qui nous sont restés. Roi-sage exemplaire dont la tradition bouddhiste a magnifié la légende, il n’en maintient pas moins fermement la cohésion de son immense empire.

Les grandes invasions

Cette unité, pourtant, se lézarde rapidement après lui. Mais l’idée d’empire est désormais présente à l’horizon de toutes les entreprises guerrières qui jettent l’une contre l’autre les dynasties locales. Le cours des événements, pour plusieurs siècles, n’est plus connu que par fragments, grâce à des listes dynastiques, à des inscriptions éparses, et à la numismatique. C’est au Nord-Ouest que, de nouveau, l’histoire s’éclaire. La Bactriane hellénistique, marche orientale de l’empire séleucide, est devenue indépendante au milieu du IIe siècle avant J.-C. Vers 200, l’État gréco-bactrien englobe l’Afgh nistan et la plus grande partie du Pañj b. Bientôt amputé de la Bactriane, saisie par les Parthes, et fractionné en royaumes distincts, cet îlot indo-grec se perpétue au Pañj b. La succession des souverains a pu être reconstituée à l’aide d’un monnayage orné d’admirables portraits. Elle est dominée par la figure du roi Ménandre (155-130), immortalisé dans la littérature bouddhique par le dialogue philosophique intitulé Milindapañha («Les Questions de Ménandre»). À travers ces Grecs expatriés, des influences continuent à s’exercer, dans les deux sens, entre l’Inde d’une part, la Grèce et la Perse d’autre part.

Cependant, le grand ébranlement de peuples nomades déclenché en haute Asie par l’expansion de la Chine des Qin [Ts’in] à la fin du IIIe siècle amène au nord-ouest de l’Inde une cascade d’invasion. Les Scythes, appelés en Inde えaka, chassés des parages de la mer d’Aral par les Yuezhi [Yue-tche], eux-mêmes poussées par les Xiongnu [Hiong-nou], enlèvent la Bactriane aux Parthes, abattent les royaumes indo-grecs et se répandent dans les pays de l’Indus et à travers l’Inde du Nord jusqu’à Mathur . Les Yuezhi débouchent à leur tour en Bactriane vers 130 avant J.-C., et s’y fixent pour un siècle. Un de leurs clans, les Ku ル ユa, édifie au Ier siècle de notre ère un empire qui s’étend de la mer d’Aral à la mer d’Oman, et en Inde jusqu’à S ñc 稜 et K ご 稜 (Bénarès), avec Puru ルapura (Peshawar) pour capitale. Cet empire cosmopolite atteint son apogée sous le règne de Kani ルka (fin du Ier siècle ou IIe siècle). Comme les えaka, les Ku ル ユa se sont imprégnés d’hellénisme en Bactriane. C’est à leur époque que l’art gréco-bouddhique du Gandh ra connaît sa plus belle floraison. Protecteurs actifs du bouddhisme, ils ouvrent à son expansion les portes de l’Asie centrale et de la Chine. Leur empire s’effrite rapidement après la mort de Kani ルka.

La protohistoire dravidienne

La civilisation hindoue dominante laisse subsister à toute les époques, dans les régions marginales ou écartées qu’elle n’a pas encore conquises, des zones de développement attardé et des cultures primitives. C’est à l’époque des Ku ル ユa que le sud dravidien de la péninsule entre dans l’histoire, grâce aux sources archéologiques, épigraphiques, et au cycle littéraire tamoul du face="EU Updot" 駱angam. Cette région, restée en dehors de l’aire d’expansion aryenne, avait échappé à l’emprise des Maurya. Les cultures microlithiques s’y sont prolongées jusqu’au IVe siècle avant J.-C., bien que le genre de vie des chasseurs y ait laissé place vers le début du Ier millénaire à certaines formes d’agriculture associées, à la cueillette, en même temps qu’apparaissaient presque ensemble la pierre polie, la céramique, et un peu de cuivre et de bronze. L’usage du fer se répand au IIIe siècle avant J.-C. Ces régions connaissent alors une culture plus avancée, que caractérisent ses usages funéraires (sépultures mégalithiques, champ d’urne et de sarcophages), ainsi que l’emploi de la monnaie, traits qui impliquent une certaine intégration de la société tribale et le développement des échanges. Les tribus sont regroupées en grands royaumes régionaux, qu’énumèrent les inscriptions d’A ごoka, Ç 拏la à l’est, P ユボya à l’extrême sud, C 勒ra à l’ouest. Les poètes du Sa ユgam nous les montrent en guerre continuelle aux premiers siècles de notre ère. Ces royaumes semblent prospères, grâce à une agriculture alors largement irriguée et au développement du commerce maritime, qui s’élargit déjà, à Ceylan, en expansion «coloniale».

L’essor commercial

À travers les vicissitudes du demi-millénaire qui suit le déclin des Maurya, l’essor du commerce et des castes marchandes fournit un élément de continuité. L’unité maurya avait vivifié les échanges. Les dominations étrangères qui prennent pied au nord-ouest du subcontinent à l’époque suivante ouvrent plus largement au commerce terrestre les routes de l’Orient méditerranéen, de l’Asie centrale, et, par celle-ci, de la Chine. La vogue des épices dans l’Empire romain pousse les négociants tamouls à aller chercher en Asie du Sud-Est les cargaisons de produits exotiques qu’ils revendent ensuite aux marchands méditerranéens dans les emporia que ceux-ci ont créés sur la côte indienne. L’Inde a désormais droit de cité dans la représentation gréco-latine du monde, comme en témoignent les relations qui s’accumulent au début de notre ère avec Strabon, Pline l’Ancien, Ptolémée, Arrien, et le Périple de la mer Érythrée . Dans tout le subcontinent, les inscriptions, les donations pieuses, la littérature attestent la prospérité des communautés marchandes. Les religions que ces castes soutiennent, bouddhisme et jaïnisme, connaissent leur plus grande expansion en Inde. Dans le sillage de l’essor commercial, les castes artisanales se renforcent, et s’organisent en guildes qui encadrent étroitement dans les villes la production spécialisée des métiers. Le mécénat des marchands et des guildes contribue fortement, avec celui des cours princières, à l’éclat du développement artistique pendant ces siècles troublés, presque entièrement centré sur le bouddhisme et le jaïnisme: st pas (Bh rhut, S ñc 稜), sanctuaires rupestres (Ajant , Aurang b d), sculpture des écoles de Mathur et d’Amar vat 稜, sans parler de l’art du Gandh ra déjà mentionné.

L’âge des Gupta et Har size=5ルa

Au début du IVe siècle, un ferment d’unité reparaît dans le Magadha avec un nouveau Çandragupta, qui fonde en 320 la dynastie des Gupta. Sous Çandragupta II (375-415), leur influence à son apogée s’étend sur toute l’Inde au nord de la Narmad . La relation chinoise du pèlerin bouddhiste Faxian [Fa-hien] laisse deviner un gouvernement moins rigidement centralisé que sous les Maurya, une civilisation plus douce et policée, humanisée par l’imprégnation de l’éthique bouddhiste et jaïn, qu’on peut considérer comme l’âge d’or du classicisme indien. L’hindouisme, officiellement patronné par la dynastie impériale, a pris sa forme définitive. Le bouddhisme, largement répandu en Asie centrale, en Chine, en Asie du Sud-Est, reste florissant en Inde, où il n’est nullement persécuté par les souverains hindous; mais il est progressivement contaminé dans la pratique par l’hindouisme, dont le dynamisme est puissant. Le christianisme – introduit en Inde, selon la tradition, par saint Thomas au Ier siècle – reste confiné au Malab r. L’idéologie brahmanique de la caste, bien qu’elle doive composer avec des survivances préaryennes aux échelons inférieurs de la hiérarchie, est la norme sociale dominante dans l’Inde du Nord et maintenant dans le Dekkan, mais doit encore s’imposer dans le Sud dravidien. Faxian note le respect rigoureux des tabous rituels dans les hautes castes, et notamment la pratique du végétarisme. Il fournit le premier témoignage historique relatif à l’évitement de la proximité polluante de l’intouchable. Une conception raffinée du loisir a cours dans les classes aisées, comme semble l’indiquer le K mas tra , rédigé vers cette époque. La floraison artistique et littéraire (l’époque des Gupta est celle du premier grand essor des lettres profanes), nourrie par le mécénat, est éblouissante.

Vers le milieu du Ve siècle, un nouveau peuple nomade menace la marche du Nord-Ouest, les Huns Hephthalites, de race protomongole. La résistance des Gupta, d’abord victorieuse, est bientôt débordée. Les Huns, vite acculturés, fondent les royaumes dans l’Inde occidentale. Une théorie vraisemblable voit en eux les ancêtres des clans R jp t du R jasth n de l’époque musulmane. L’Empire gupta, accablé par leurs raids destructeurs, s’émiette au VIe siècle en souverainetés locales. Le chef exceptionnellement doué d’un petit royaume du Pañj b, Har ルa (606-647), restaure pourtant à son profit pour quelques décennies l’unité de l’Inde du Nord, du K レhiy v r au Bengale, mais sous la forme d’un conglomérat instable d’États réduits en vasselage, qu’il doit parcourir sans cesse à la tête de son armée pour en maintenir la cohésion. L’État de l’Inde, sous ce prince chevaleresque et prodigue, amoureux de la pompe et des belles-lettres, bon dramaturge à ses heures, est connu par les souvenirs du pèlerin bouddhiste chinois Xuanzang [Hiuan-tsang], qui y a séjourné douze ans. Le premier foyer de culture de l’Inde du Nord est désormais Kanauj, capitale de Har ルa qui éclipse P taliputra. Le bouddhisme, gagné par l’ésotérisme tantrique, semble peu à peu réabsorbé dans l’hindouisme. L’administration et les communications sont maintenues en bon ordre par les tournées du souverain, mais la sécurité individuelle n’est guère assurée, et le banditisme sévit jusqu’au cœur de l’Empire. À la mort de Har ルa, qui ne laisse pas d’héritier, l’Inde du Nord se morcelle de nouveau, et pour six siècles, sans que la civilisation cesse pour autant d’y briller d’un vif éclat.

L’apogée tamoul

À l’époque de Har ルa, l’ancienne dynastie des Pallava acquiert la prééminence dans l’Inde dravidienne. Cet apogée se prolonge durant le VIIIe siècle. Les Pallava continuent de favoriser la propagation du brahmanisme et du sanskrit, dont leur capitale K ñc 稜puram devient le grand foyer méridional. Leur époque représente par ailleurs l’un des âges les plus brillants de la culture tamoule. C’est elle sans doute qui voit naître le lyrisme mystique des lv r, chantres de la bhakti ou religion d’amour, courant piétiste de l’hindouisme, dont l’essor (ou le renouveau?) commence avec eux, avant de gagner lentement le Nord au fil des siècles. L’expansion dravidienne outre-mer se poursuit, et continue d’alimenter la colonisation pacifique à laquelle se livrent depuis les débuts de notre ère aventuriers, marchands, nobles exilés et brahmanes indiens dans la péninsule malaise, le Cambodge préangkorien, le Camp (Champa), l’Insulinde, où se sont développés des États hindouisés. À partir du milieu du IXe siècle, la suprématie dans l’Inde du Sud passe aux rois C 拏la de Tanjore. Leur pouvoir décline à la fin du XIe siècle, mais ils conservent encore pendant deux siècles la partie centrale de leur empire, autour de K ñc 稜puram et de Tanjore. Ces quatre siècles de paix et de stabilité font du pays tamoul sous les C 拏la le principal foyer de prospérité et de culture du subcontinent à la fin de l’époque classique. Une société alors nettement brahmanisée où l’hindouisme triomphe (avec des accès épisodiques de fanatisme persécuteur à l’encontre de certaines sectes), une structure de gouvernement qui fait une grande place à l’autonomie locale du village, le prélèvement agraire réparti avec équité, l’irrigation développée par de grands travaux d’État, ainsi qu’un commerce maritime florissant avec l’Asie orientale sont autant de traits de cet âge d’or des C 拏la, dont la tradition a conservé la mémoire et dont il nous reste le splendide héritage de la littérature dévotionnelle tamoule à son apogée, et quelques-uns des chefs-d’œuvre de l’art monumental hindou (temples de Tanjore et de Ga face="EU Updot" 臘gaiko ユボaç 拏lapuram).

3. L’Inde musulmane

Sur la scène politique morcelée de l’Inde du Nord, l’unité ne revient qu’à l’extrême fin du XIIe siècle, imposée de l’extérieur, et par un envahisseur musulman. L’Inde n’en est pas à son premier contact avec l’Islam. La conquête arabe dans son élan initial avait abouti en 712 à faire entrer le Sind dans la mouvance des califes de Bagdad. L’Islam avait pris pied pacifiquement à la même époque sur les côtes méridionales du Dekkan, parmi les colonies marchandes arabes établies là depuis l’Antiquité, et d’ailleurs fortement indianisées. La pénétration islamique qui commence au Xe siècle par les passes montagneuses du Nord-Ouest est le fait de Turcs au passé nomade encore frais, récemment islamisés, et entrés au service des émirs sassanides d’Iran, avant de se saisir de Ghazn 稜 en 962, et de se tailler en Afgh nist n contre leurs anciens maîtres un royaume indépendant. Avec Mahm d de Ghazn 稜 (998-1030), l’expansion ghaznévide déferle dans la plaine indienne sous la forme de dix-sept raids, lancés au nom de la guerre sainte contre les centres économiques et religieux les plus prestigieux et les plus riches (Mult n, Mathur , Kanauj, Somn th). Ces expéditions laissent des dynasties abattues, des populations massacrées, des trésors vidés, un patrimoine artistique ravagé. Toutefois, les visées expansionnistes de Mahm d sont moins dirigées vers l’Inde que vers l’Iran et la mer Caspienne. Il n’annexe donc durablement à ces États qu’une portion du Pañj b. Puis les divisions de ses successeurs mettent fin pour cent cinquante ans au danger musulman.

Le sultanat de Delhi

La menace renaît au XIIe siècle avec les ambitions conquérantes de Muhammad de Gh r (1163-1206), chef d’un clan afghan qui a supplanté les Ghaznévides. Affronté à la valeureuse résistance des Rajput, fédérés par Prthv 稜 R ja, dont la geste est entrée dans la légende, il est battu une première fois, mais l’emporte l’année suivante à la bataille de Tar in (1192). La conquête ghuride, destructrice et iconoclaste, progresse ensuite en dix ans jusqu’au golfe du Bengale, face à un ennemi désuni. Muhammad de Gh r est ensuite rappelé en Asie centrale, où son empire se disloque, et laisse en Inde comme vice-roi son général Qutbu’d-D 稜n Aibak, un esclave. Il est assassiné en 1206, et la maison de Gh r réduite à l’insignifiance. Aibak prend alors le titre de sultan de Delhi, et fonde le premier empire musulman indien.

Son successeur Iltutmish (1211-1236) s’emploie durant tout son règne à consolider l’empire, en butte aux rébellions indigènes dans les régions insoumises et aux manœuvres hostiles de ses concurrents de la noblesse musulmane. Il doit en outre contenir au nord-ouest la première poussée offensive des Mongols de Gengis-Khan, qui s’installent sur l’Indus à partir de 1221. Jusqu’à la fin du siècle, cette menace d’invasion, concrétisée par des incursions périodiques en terre indienne, constitue la préoccupation dominante des sultans de Delhi et les détourne de chercher à s’étendre en direction du Dekkan. Iltutmish pose en même temps les bases de l’administration du nouvel empire, qui n’est encore qu’une immense zone d’occupation militaire, répartie au gré du souverain en concessions révocables, entre les membres d’une noblesse toujours tentée de s’émanciper de la tutelle impériale. L’œuvre est poursuivie avec énergie par l’esclave Balban, vice-roi de fait de 1246 à 1266, puis sultan en titre jusqu’à sa mort en 1287. Le pouvoir est alors saisi par le clan des Khal 稜. ‘Al ’u’d-D 稜n Khalj 稜 (1296-1316) conduit le sultanat au faîte de sa puissance. Il repousse les dernières expéditions mongoles, dont le danger s’estompe après 1306, tout en parachevant la soumission de l’Inde du Nord. Puis il lance l’eunuque Malik K fur, un esclave hindou converti, à la conquête du Dekkan, accomplie en trois fulgurantes campagnes de 1307 à 1311. Tous les royaumes péninsulaires jusqu’à Madura sont assujettis au tribut. ‘Al ’u’d-D 稜n, pour vaincre la tendance chronique au morcellement, impose dans tout l’empire à l’aristocratie turque et aux chefs locaux hindous une discipline de fer, frappant leurs revenus à la base par la fiscalité et les surveillant par un système d’espionnage omniprésent. La dynastie Khalj 稜 sombre après lui. Le siècle des Tughluq (1320-1413) est celui du déclin. Muhammad bin Tughluq (1325-1351), esprit mégalomane et instable, perd le R jasth n, le Bengale et la totalité du Dekkan. Le long règne du pacifique et dévot F 稜r z (1351-1388) représente un répit, célébré comme un âge d’or par les chroniqueurs, grâce au gouvernement efficace du vizir Maqbul. La débâcle, ensuite, se précipite. Alors paraît Tamerlan, maître déjà de l’Asie centrale et antérieure, à qui s’offre une occasion comme n’en eurent jamais les Mongols. Il franchit l’Indus en septembre 1398, atteint Delhi en trois mois, razziant le Pañj b au passage, met la capitale à sac, et repart avec un énorme butin par une autre route. Il laisse l’Inde du Nord dans l’anarchie.

Le sultanat de Delhi, né de la conquête étrangère, s’est attiré d’emblée l’hostilité irréductible de l’aristocratie hindoue, mais n’a pas soulevé de véritable résistance populaire. La vie quotidienne de la masse paysanne indienne est en effet peu affectée par les vicissitudes de l’histoire politique et militaire, sauf quand l’affermage de l’impôt des provinces aux spéculateurs, fléau qui surgit chaque fois que le pouvoir central faiblit, rend la charge fiscale insupportable. Le changement le plus apparent est la diffusion de l’islam dans l’univers hindou. Le sultanat est en effet un État musulman, dont les souverains, par une pieuse fiction légale, demandent encore parfois l’investiture du calife, et affichent en général le respect des oulémas et de la loi coranique. Mais passées les violences religieuses de la conquête, la raison d’État commande la tolérance envers l’hindouisme, majoritaire. Les conversions volontaires d’hindous à l’islam sont d’ailleurs relativement nombreuses. Des contaminations sont bientôt sensibles dans la pratique religieuse populaire, où la piété mystique prêchée par les soufis rencontre le courant dévotionnel de la bhakti hindoue. Ces convergences durables se retrouveront au XVe siècle dans les poèmes spirituels de Kabir, et au XVIe siècle dans les enseignements de Nanak, le fondateur de la religion sikh. Mais l’islam, religion monothéiste et militante, de riche tradition, ne se laisse pas absorber par l’hindouisme comme les croyances des conquérants antérieurs. La coexistence de ces deux confessions, potentiellement antagonistes et largement implantées dans la population devient une des données fondamentales de l’histoire indienne.

Vijayanagar

L’Inde du XVe siècle est fractionnée en États régionaux, qui sont soit des sultanats musulmans issus des provinces du défunt empire, soit des royaumes hindous restaurés par l’aristocratie indigène. Il s’agit principalement, dans ce derniers cas, du R jasth n, où les R jp t reconstituent peu à peu leurs anciennes principautés, et surtout de l’empire de Vijayanagar, qui a grandi à l’extrême sud dans le Dekkan lâché par les Tughluq. Fondé en 1336, il englobe dix ans plus tard tous les anciens royaumes du centre de la péninsule d’une mer à l’autre. Sous Deva R ya II (1426-1446), le Dekkan presque entier est soumis, des confins du Bengale au cap Comorin. Comme le sultanat de Delhi au siècle précédent, cet État ne doit sa cohésion qu’à l’entretien d’une armée puissante, dont les souverains usent en permanence pour décourager les velléités d’autonomie des chefs locaux (n yaka). Les voyageurs étrangers célèbrent la splendeur de la capitale, alors l’une des plus grandes villes du monde, et l’opulence de la noblesse. La prospérité de l’empire repose sur la riche agriculture irriguée des plaines côtières, et particulièrement des deltas rizicoles, et sur le commerce maritime avec les rives orientales et occidentales de l’océan Indien, spécialité des castes marchandes et surtout des communautés musulmanes de la côte ouest, que les rois hindous de Vijayanagar se gardent de persécuter. Pourtant, à une époque où l’islam règne sur presque tout le reste de l’Inde, cet État fait figure de forteresse des traditions hindoues. L’hindouisme, encouragé par la faveur officielle, y est en effet florissant. Les grands temples, fondations royales pour la plupart, sont désormais des complexes cultuels aux vastes proportions conçus pour la dévotion de masse. Non seulement la littérature, l’érudition et la science sanskrites sont officiellement patronnées, comme aux époques précédentes, mais, à côté des lettres tamoules, les autres langues régionales dravidiennes (kannara et surtout telugu) accèdent à leur maturité littéraire. L’architecture et la sculpture, dont la période C 拏la représentait l’âge classique, s’acheminent vers un baroque exubérant, dont la plus belle floraison s’épanouit au XVIe siècle, notamment sous le règne de K リルユa (Krish レa) Deva Ray (1509-1529), qui marque l’apogée de Vijayanagar. L’empire est abattu près de T liko レa en 1565 par une coalition de sultanats musulmans du nord du Dekkan, lors d’une bataille qui consacre la supériorité de l’artillerie moderne et de la cavalerie sur les armées traditionnelles, composées d’immenses piétailles précédées d’éléphants.

Une nouvelle ère s’est ouverte entre-temps dans les relations entre l’Inde et l’Occident. Vasco de Gama, abordant à Calicut en 1498, effectue la première liaison maritime directe entre l’Inde et l’Europe. Le commerce de l’océan Indien, jusqu’alors entièrement dominé par les musulmans, s’en trouve bientôt bouleversé. La supériorité navale des Portugais leur permet en effet de mener à bien en quelques années le détournement, par le cap de Bonne-Espérance et Lisbonne, du vieux commerce musulman des épices entre l’Inde et la Méditerranée, qui transitait par les ports de la mer Rouge et l’isthme de Suez. Albuquerque donne rapidement à cette vaste entreprise les bases territoriales nécessaires, et acquiert dans tout l’Océan, et notamment sur les deux côtes du Dekkan, avec la sympathie active de Vijayanagar, comptoirs et points d’appui. La pièce maîtresse du système est le port de Goa, arraché au sultanat de B 稜j pur en 1510.

L’âge mogol

Dans l’Inde du Nord, traumatisé par le passage de Tamerlan, le sultanat de Delhi végète cinquante ans avant de connaître un regain passager d’importance, sous la dynastie afghane des Lod 稜 (1451-1526). La mort de Sikandar Lod 稜 (1489-1517) ramène les dissensions habituelles au sein de la noblesse. Un descendant de Tamerlan, B bur (1483-1530), stratège, politique et lettré de grand talent, déjà maître de l’Afgh nist n, saisit l’occasion pour intervenir. Vainqueur des Lod 稜 à P nipat en 1526, il s’empare rapidement de Delhi et de gr . Il doit alors affronter la grande confédération des clans R jp t, menée par R n S nga, principale puissance indienne du moment et point d’aboutissement de la renaissance r jp t, commencée deux siècles plus tôt. Mais la bravoure des R jp t ne peut l’emporter sur l’artillerie perfectionnée de B bur, dont la victoire est complète. Son fils Hum y n, moins bon capitaine, se laisse ravir le trône «mogol» (corruption de «mongol») en 1540 par un usurpateur afghan, Sher Sh h, homme de guerre et de gouvernement hors de pair, qui achève à son profit la conquête de l’Inde du Nord. En six ans de règne, il réorganise de fond en comble l’armée, le système des impôts et l’administration, construit des routes, libéralise le commerce, préparant ainsi cent cinquante ans de stabilité mogole. Car l’empire mogol n’est pas mort. Le décès du fils de Sher Sh h en 1554 ouvre en effet une crise de succession, laquelle permet à Humay n, retiré en Afgh nist n, de reconquérir son trône, peu de temps avant de disparaître à son tour.

Son fils Akbar (1556-1605) est le principal architecte de la grandeur mogole. Ses campagnes militaires élargissent l’empire précaire dont il a hérité à l’ensemble du subcontinent au nord de la God var 稜, Afgh nist n inclus. La cohésion de l’édifice est assurée par une habile politique d’intégration des chefs locaux, et notamment des R jp t, à la hiérarchie de gouvernement, et par la tolérance systématique pratiquée à l’égard de l’hindouisme. La structure administrative de l’empire et l’organisation de la fiscalité foncière (servie par un grand ministre hindou, Todar Mal) sont remarquablement refondues, sur les bases établies par Sher Sh h. Les Britanniques, trois siècles plus tard, reprendront à leur compte une bonne partie de cet héritage. Les successeurs d’Ak bar sont des souverains magnifiques (les «Grands Mogols», dont la réputation en Occident est alors auréolée de légende), mais moins avisés. Sous son fils Jah ng 稜r (1605-1627), les limites de l’empire sont à peu près maintenues, mais la qualité de l’administration se détériore. Sh h Jah n (1627-1658), d’ascendance aux trois quarts indienne, reprend la politique d’expansion avec succès contre les derniers sultanats musulmans indépendants du Dekkan. L’extrême Sud reste morcelé entre les n yaka hindous, maîtres du terrain depuis la chute de Vijayanagar. La dynastie atteint sous ce règne le sommet de sa magnificence, que symbolise le T j Mahal, mausolée élevé par l’empereur à sa femme près d’ gr . Mais la pression fiscale sur la paysannerie, jusqu’alors mesurée, est sévèrement alourdie.

Le long règne de son fils Aurangzed (1658-1707), souverain énergique et austère mais dévot jusqu’à la bigoterie, marque le début de la décadence. Plusieurs facteurs y contribuent. L’un d’eux est le retour à la discrimination religieuse antihindoue, qui sème la désaffection dans le peuple et fournit des troupes aux chefs hindous, dont les rébellions recommencent. L’autre est le mal chronique des empires indiens, la difficulté de maintenir durablement sous un sceptre unique des légions de dominants locaux dans un espace d’envergure subcontinentale, et particulièrement dans le Dekkan. Les armées d’Aurangzeb sont engagées successivement aux quatre coins de l’empire, en Afgh nist n, en Assam, au R jasth n et précisément dans le Dekkan. C’est là qu’elles s’enlisent à partir de 1682 et que la puissance mogole se délabre irrémédiablement. Son principal adversaire, à la fin du règne, est la rébellion marathe, qui se développe depuis le milieu du siècle dans le pays de plateaux accidentés du Dekkan du Nord-Ouest. L’âme du soulèvement est えiv j 稜 Bhonsle (1627-1680), simple chef de bande au départ, passé maître dans l’art de la guérilla, et dont l’autorité grandit parce qu’il incarne à la fois l’ethnie marathe et l’irrédentisme hindou face à la domination mogole. L’essor marathe se poursuit sous ses successeurs à travers le Dekkan, appuyé sur un semis de forts que l’armée mogole s’épuise à assiéger et sur la tactique du harcèlement. Après vingt-cinq ans de campagnes incessantes, inutiles, et financièrement désastreuses, Aurangzeb meurt, et avec lui l’unité impériale, minée par les forces centrifuges.

Entre-temps, la présence européenne sur les côtes du Dekkan s’est diversifiée et consolidée. Au début du XVIIe siècle, le Portugal a lâché prise sur son trop vaste empire, et abandonné à la Hollande la maîtrise des mers indiennes. Obtenant la faveur de Jah ng 稜r, la Compagnie hollandaise des Indes orientales construit trois factoreries sur la côte de l’Inde. Elle ne peut empêcher l’East India Company de la suivre dans cette voie. La victoire britannique dans la guerre anglo-hollandaise en 1652 laisse l’East India Company maîtresse du terrain. Mais la Compagnie française des Indes, née en 1664, entre en scène à son tour et fonde en 1673 le comptoir de Pondichéry. Sous le règne troublé d’Aurangzeb, les factoreries européennes, déjà souvent fortifiées avec l’aval impérial, renforcent leurs garnisons, usent de la diplomatie ou même de la force pour garantir leur sécurité. Parmi elles figurent les comptoirs britanniques d’où naîtront Bombay, Madras et Calcutta.

La crise politique et les rivalités européennes

L’Empire mogol après Aurangzeb se décompose peu à peu. Le raid sanglant que le sh h de Perse, N dir Sh h, lance en 1739 contre Delhi souligne cruellement sa faiblesse. Peu après, la débâcle commence. L’empereur, réduit à une souveraineté minuscule, n’est plus guère qu’un prestigieux symbole. La principale formation politique du subcontinent est désormais la confédération marathe, qui vers 1750 occupe tout le centre le l’Inde du Gujar t à l’Oriss , et s’étend vers le nord jusqu’au voisinage de Delhi. Une grande partie du subcontinent est livrée à l’aventure et au brigandage. Les Marathes occupent Delhi en 1757 et prennent pied dans le Pañj b. Ils s’y heurtent aux ambitions du nouveau royaume d’Afgh nist n, qui leur inflige une défaite écrasante à P nipat en 1761. Mais le jeune pouvoir afghan, insuffisamment assuré pour reconstituer l’empire indien à son profit, se maintient avec peine au Pañj b. La confédération marathe, de son côté, se dissout peu à peu en cinq royaumes autonomes.

C’est alors sur les côtes, sur mer, voire sur les champs de bataille d’Europe que se joue le sort politique du subcontinent. Dupleix, nommé gouverneur par la Compagnie française en 1741, a conçu de bonne heure la possibilité d’une vaste domination territoriale dans l’Inde. Par le jeu habilement combiné de la diplomatie et de la guerre, fort de deux mille soldats européens encadrant des cipayes, il conquiert l’ ndhra côtier, et place de proche en proche sous son influence la plus grande partie du Dekkan. Mais le soutien de la métropole lui est refusé, car on craint de s’aliéner l’Angleterre, avec qui la paix a été signée à Aix-la-Chapelle en 1748, et parce que la Compagnie juge les conquêtes plus nuisibles qu’avantageuses. Un échec dans le Carnatic, où Français et Anglais s’affrontent par prétendants indiens interposés, provoque son rappel en 1754.

4. L’époque coloniale

La conquête britannique

Dupleix trouve un émule de talent en la personne de l’officier anglais Robert Clive. Vainqueur du naw b du Bengale au combat de Plassey (1757), menant à bien de savantes intrigues, vainqueur de nouveau à Baksar d’une coalition où figure l’empereur mogol (1764), il donne à l’East India Company le contrôle et les revenus du Bengale et du Bih r, et à ses agents toute liberté de s’y enrichir par le commerce, régulier et irrégulier. La guerre de Sept Ans, entre-temps, a dressé en Europe l’Angleterre et ses alliés contre la France. Pondichéry, sans Dupleix, est prise et détruite en 1761. Le traité de Paris (1763), qui met fin à la guerre, laisse cinq comptoirs à la France, ainsi ramenée en Inde à une modeste figuration commerciale. L’Angleterre, au contraire, présente à Calcutta, à Bombay, à Madras, remporte des victoires contre les Marathes (1782) et contre le puissant Mais r de T 稜p Sult n, allié de la France (1784), au milieu d’un perpétuel imbroglio diplomatique. Le maître du jeu est alors le gouverneur Warren Hastings (1774-1785). Sous son successeur, lord Cornwallis (1786-1793), l’activité de la compagnie anglaise, jusqu’alors réduite à la recherche débridée du profit, s’organise et se moralise, sous la pression de l’opinion britannique. On met sur pied un corps d’administrateurs, des tribunaux, l’embryon d’une police. On entreprend de maîtriser et de régulariser le système fiscal, et l’on transforme en propriétaires fonciers à l’occidentale – et du même coup en contribuables ordinaires – les chefs locaux de tout acabit (zam 稜nd r ) qui régnaient sur le plat pays les armes à la main (Permanent Settlement de 1793). On s’abtient durant ce temps d’intervenir dans les guerres que se livrent les héritiers divisés de l’empire marathe.

La conquête reprend sous lord Wellesley (1798-1805). Elle est achevée pour l’essentiel en 1819, une fois les principales maisons marathes définitivement abattues. Guerres et coups de force ont abouti à la constitution des trois «présidences» de Calcutta, Madras et Bombay, vastes zones d’administration directe. Par ailleurs, des traités ont été signés avec des centaines de princes, laissés en place moyennant leur acceptation de la suzeraineté britannique. La carte de l’Inde princière, si fluctuante depuis toujours, est désormais figée. L’East India Company, comme les empereurs du passé, règne en maîtresse sur le subcontinent, tantôt directement, tantôt par le truchement de princes locaux vassalisés. Mais la puissance suzeraine est maintenant, à travers elle, la première nation industrielle de la planète. Une dernière poussée expansionniste donnera à l’Angleterre le Sind (1843), le Ka ごm 稜r (1846) – arraché au royaume sikh du Pañj b après la mort de son grand souverain Ranj 稜t Singh –, puis le Pañj b (1849), et, enfin la Basse-Birmanie (1852). Depuis les années 1830, par ailleurs, la crainte suscitée par l’expansion russe en Asie centrale entretient sur la frontière du Nord-Ouest, face à l’Afgh nist n hostile, une situation où alternent guerre et paix armée, et qui se prolongera jusqu’aux premières années du XXe siècle. À cela près, la paix, désormais, règne sur le subcontinent.

L’Inde de l’East India Company

À mesure que la conquête progresse, la domination coloniale change de nature. Les mobiles commerciaux sont relégués à l’arrière-plan par les problèmes de gouvernement. Le Parlement britannique réduit par étapes l’East India Company à un appareil d’administration mandaté par la Couronne. Le premier souci est partout d’asseoir l’impôt foncier, fondement du budget de l’État colonial. Tâtonnant à la recherche d’une solution qui assure des revenus réguliers sans bouleverser les coutumes – comme l’avait fait, avec d’irrémédiables conséquences sociales, le Permanent Settlement –, les colonisateurs aboutissent à une mosaïque de systèmes fiscaux régionaux axés sur l’idée moderne de propriété, qui privilégient l’individualisme économique de type occidental au détriment des solidarités traditionnelles, et dont les inconvénients imposeront ensuite une législation jamais achevée de protection des tenanciers. Un appareil judiciaire est peu à peu mis en place, qui administre la loi hindoue (en fait brahmanique), progressivement adaptée et complétée par un lent travail modernisant de codification. Les deux piliers de l’empire sont une armée de 270 000 hommes (indienne à 80 p. 100) et un corps d’administrateurs coloniaux peu nombreux mais efficaces, la base de l’administration restant indigène.

L’Inde joue désormais un rôle important dans le système hégémonique de la Grande-Bretagne victorienne. Les grands profits réalisés sur place sont réinvestis dans l’économie métropolitaine. L’Inde constitue d’autre part pour l’industrie anglaise, et notamment pour la production textile du Lancashire, un immense marché non protégé. Les plantations britanniques d’indigo, de thé, de café, qui se développent en grand nombre, sont créées pour la plupart avec des capitaux empruntés sur place, alors que les bénéfices vont en métropole. L’exportation de capital britannique vers l’Inde reste faible jusqu’au milieu du siècle. L’Inde souffre désormais d’une hémorragie continue de richesses.

Prudemment abstentionniste jusqu’aux années 1820, la politique coloniale en matière sociale et culturelle devient ensuite résolument réformatrice. Certains «abus» de la société indigène sont interdits (esclavage, auto-immolation des veuves, infanticide), la diffusion de l’instruction anglaise est organisée. Ce mouvement reçoit l’adhésion de la nouvelle intelligentsia anglophone de haute caste, qui peuple les professions libérales et les rangs subalternes de l’administration. L’apogée du réformisme libéral prend place sous le proconsulat de lord Dalhousie (1848-1856), qui introduit le chemin de fer et le télégraphe, organise les travaux publics, la poste et l’instruction publique, et annexe sans ménagement les États princiers mal administrés ou tombés en déshérence.

L’Empire des Indes

Un siècle après Plassey, bien des rancœurs, avivées par l’antagonisme racial sous-jacent, se sont accumulées dans diverses couches de la société indienne, victimes économiques du régime colonial, ou heurtées dans leurs convictions. La mutinerie qui éclate en mai 1857 dans la caserne de M 稜rat s’élargit soudain en soulèvement populaire à travers le bassin du Gange moyen et une partie de l’Inde centrale, sous la direction de princes déchus et de landlords spoliés. Il faudra quatorze mois pour en venir à bout. Cette révolte traditionaliste, ponctuée d’atrocités des deux côtés, laisse sur les relations entre Indiens et Britanniques une empreinte ineffaçable. C’en est fait du réformisme résolu: on restaure l’aristocratie foncière, on intervient le moins possible chez les princes, que l’on couvre de décorations, on se borne à faire respecter la loi, l’ordre intérieur, les hiérarchies sociales en place, et le libre jeu des forces économiques, stimulé par certains grands travaux d’infrastructure (chemin de fer, irrigation), avec la conviction affichée que le subcontinent, mosaïque hétéroclite de races, de cultures et de religions différentes n’est pas mûr pour se gouverner lui-même. L’East India Company et la fiction de l’Empire mogol abolies, l’Inde est désormais un Empire directement rattaché à la Couronne britannique.

Après 1860, la tendance dominante est le développement de l’économie de marché: le pays est englobé par le capitalisme mondial, et une législation coloniale renforce les traits modernes (propriété individuelle, principe du contrat, libre concurrence) au détriment de l’économie traditionnelle, fondée sur l’autosubsistance, les prestations, le recours limité à la monnaie et au marché. Les inégalités sociales se creusent dans les villages, où la terre est devenue marchandise, et l’âge d’or de l’usurier rural commence. Un secteur d’entreprise indigène moderne (textile notamment) prend forme. Il est néanmoins freiné dans son essor par la domination du capital financier, industriel et commercial européen, qui travaille en fonction des besoins de l’économie de la métropole, dont il n’est qu’un prolongement, et par la concurrence des importations britanniques, qui bénéficient de la préférence douanière. Les industries de base sont inexistantes jusqu’au XXe siècle.

L’émancipation

Le mouvement nationaliste, malgré la fondation du Congrès national indien en 1885, n’a guère de poids sur le plan national avant le début du XXe siècle. Il n’est d’abord qu’un groupe de pression d’intellectuels anglophones de haute caste, dans les rivalités de notables qui se déroulent dans les villes et bourgades de provinces pour la conquête du pouvoir local. Les choses commencent à changer vers la fin du XIXe siècle, lorsque arrivent à maturité des courants de protestation radicaux à connotation religieuse, dont les leaders (notamment Tilak) se font entendre des masses en leur parlant le langage des réformateurs de la tradition. Ces courants trouvent une cohésion nationale susceptible d’inquiéter le gouvernement avec la Première Guerre mondiale et l’apparition de G ndh 稜 (1869-1948). Issu de l’intelligentsia, mais fort de l’adhésion populaire que lui vaut son image de «renonçant», apôtre de la non-violence, interlocuteur habile des autorités coloniales, il catalyse de puissants mouvements de masse, dont les principaux sont le mouvement de non-coopération de 1921-1922 et le mouvement de désobéissance civile de 1930-1931. La mobilisation des multitudes paysannes est assurée par la collaboration des dominants villageois, désormais solidaires d’un Congrès qui a le vent en poupe. La puissance coloniale réagit par les armes combinées de la répression immédiate et de la libéralisation constitutionnelle par étapes (réforme Montagu-Chelmsford de 1919, statut de 1935).

La minorité musulmane, cependant, qui juge alarmantes ses perspectives d’avenir dans une Inde indépendante à majorité hindoue, a commencé à faire bande à part dès le début du siècle, confirmée dans cette tendance par le souci affiché des Britanniques de toujours distinguer dans les réformes les intérêts séparés des diverses communautés. La Ligue musulmane, menée par Muhammad l 稜 Jinnah (1876-1948), réclame à partir des années 1930 la création d’un État musulman distinct, le P kist n, démembrement auquel le Congrès refuse de souscrire. L’impasse est totale lorsque l’insurrection congressiste de 1942, vivement réprimée, gèle le problème jusqu’à la paix. En 1947, le gouvernement travailliste de Londres, décidé à sortir rapidement du guêpier indien, confie à lord Mountbatten la marche des opérations, alors que la montée des violences religieuses éloigne toute perspective d’accommodement. L’indépendance est proclamée le 15 août 1947, sous la forme de deux dominions séparés, l’Inde et le P kist n.

5. L’Inde indépendante

La proclamation de l’indépendance, le 15 août 1947, fut loin de résoudre les problèmes et d’ouvrir sur des lendemains qui chantent. Elle allait inaugurer une période de difficile gestation d’un nouvel État, d’une nouvelle nation, d’une nouvelle société. Les uns et les autres allaient être profondément marqués sinon par G ndh 稜, qui se tint à l’écart, du moins par le triumvirat qui dominait le Congrès d’alors: Jaw harl l Nehru, le Sard r Patel, le Maul na Azad. Si l’empreinte du dernier allait bientôt s’estomper, celle des deux premiers devait marquer définitivement une Inde à laquelle Nehru allait donner son visage et Patel ses assises. Concernant son cadre juridique, d’élaboration collective, un autre nom, celui du juriste B. R. Ambedkar, leader intouchable, doit être ajouté à cette liste, compte tenu de l’influence qu’il exerça lors de la rédaction de la Constitution.

La construction de l’État et la naissance d’une nation

Le 15 août, les frontières mêmes du nouveau pays n’étaient pas délimitées. Avec l’aide de lord Mountbatten, le Sard r Patel était parvenu en moins de trois mois à obtenir l’adhésion à la Fédération indienne de la très grande majorité des États princiers que l’indépendance rendait juridiquement souverains. Trois États cependant n’avaient opté ni pour l’Inde ni pour le P kist n: deux d’entre eux, le Hyder b d, situé au cœur du Dekkan, et le Junagadh, à l’ouest, avaient une majorité hindoue et un prince musulman ; le troisième, le Jammu et Ka ごm 稜r, frontalier, se trouvait dans la situation exactement inverse et en position de caresser le rêve de l’indépendance. Tous allaient poser problème mais, si le plus petit d’entre eux, le Junagadh, fut rapidement adjoint à l’Inde à la suite de troubles dans des États vassaux qui provoquèrent, le 9 novembre 1947, une intervention armée indienne, le sort des deux autres allait déclencher dans le cas du Jammu et Ka ごm 稜r une vraie guerre et, dans celui du Hyder b d, une «opération de police» assimilable à un conflit limité. Ces deux affaires n’allaient pas améliorer les relations déjà difficiles entre hindous et musulmans: c’est de l’exacerbation des passions religieuses liée à la «partition» et des déplacements de populations, accompagnés d’affrontements sanglants, qui firent des centaines de milliers de morts, notamment au Pañj b, que naquit le climat de méfiance qui provoqua l’assassinat de G ndh 稜 par un fanatique hindou en janvier 1948. Au milieu de la haine régnante, attisée par les problèmes du Ka ごm 稜r, où le maharajah était détesté par les musulmans, il fallait achever de diviser l’armée, répartir les moyens financiers entre l’Inde et le P kist n, réaliser l’intégration matérielle des enclaves princières aux réseaux de communications aussi distincts que l’étaient parfois polices, forces armées ou même monnaies, et porter secours aux réfugiés, rétablir l’ordre public, élaborer la Constitution.

Cette œuvre gigantesque était à peine entamée que l’invasion du Ka ごm 稜r par des tribus de Pathans, bientôt soutenue par le P kist n, déclencha le conflit du Ka ごm 稜r. L’adhésion conditionnelle du Ka ごm 稜r à l’Inde transforma le conflit en une véritable guerre indo-pakistanaise qui prit fin le 1er janvier 1949 avec un cessez-le-feu obtenu grâce aux généraux britanniques que comprenaient encore les deux armées. Entre-temps, les atermoiements du nizam de Hyder b d qui, tout en négociant avec l’Inde, cherchait à consolider sa position et, s’appuyant sur les milices razakar organisées par ses partisans, semait la terreur parmi les hindous tout en laissant se développer la subversion communiste avaient abouti à une irruption des troupes indiennes dans l’État le 15 septembre 1948 et au rattachement du Hyder b d à l’Inde. Quant à la paix civile, dans les régions frontalières, il avait fallu, pour la rétablir, l’intervention des troupes gurkha (népalaises) tant le gouvernement craignait que les passions religieuses ne divisent l’armée elle-même.

Pendant que la nation émergeait d’un bain de sang, l’édification de l’État prenait corps. L’Assemblée constituante issue des élections de 1946, à laquelle étaient adjoints des représentants des États princiers, discutait du cadre commun à l’ensemble de l’Union tandis que le gouvernement indien, poursuivant les négociations avec les princes en un grand dessein unificateur, poussait à la création d’unions d’États et obtenait l’accord des princes sur des dispositifs constitutionnels préfigurant l’instauration d’une Constitution unique pour l’ensemble de l’Union. Celle-ci, achevée à la fin de 1949, fut promulguée le 26 janvier 1950; elle établissait un système fédéral avec contrepoids centralisateurs, parlementaire et bicaméraliste et, surtout, proclamait la République tout en maintenant l’Inde dans le Commonwealth. Selon cette Constitution, très peu de différences sépareraient désormais les anciennes provinces de l’Inde britannique et les anciens États de l’«Inde des princes» des nouvelles unions d’États créées par regroupements; et les différences qui étaient demeurées, concernant l’exécutif des nouveaux États de l’Union, disparurent en 1956. Tous les États étaient désormais organisés selon le modèle démocratique prévalant au Centre, certains avec une chambre, d’autres avec deux. La répartition des compétences entre les États et le Centre était organisée par une stricte délimitation prévoyant le domaine législatif central, celui des États et celui de la législation concurrente. Une disposition originale, relative au «gouvernement présidentiel», tempérait le fédéralisme en permettant, dans certaines conditions, au président de la République de remettre à l’exécutif central le soin de gouverner l’État dans lequel se serait manifestée une carence des pouvoirs publics. Très utilisée à partir de 1967, cette clause allait se révéler l’un des contrepoids majeurs aux risques que l’instabilité politique locale pouvait faire peser sur le bon fonctionnement du régime politique. Parmi ses autres originalités, la Constitution, l’une des plus longues et détaillées qui soient, comportait également une partie garantissant les droits fondamentaux et une partie énonçant les «principes directeurs de la politique de l’État», notamment en matière de justice sociale. Des mesures de protection spéciales étaient prévues en faveur des castes et tribus défavorisées dont les listes étaient annexées à la Constitution (d’où les noms de Scheduled Castes et Scheduled Tribes donnés à ces catégories sociales, l’intouchabilité devenant désormais inconstitutionnelle).

Au Centre, les rapports entre les pouvoirs étaient organisés de manière à conférer l’essentiel de la direction des affaires publiques au gouvernement issu de la majorité parlementaire et nommé par le président de la République. Celui-ci, outre les pouvoirs nominaux attachés à sa fonction, avait des prérogatives particulières dans des domaines relevant du maintien de l’intégrité du territoire et de son rôle de gardien des institutions (ainsi en matière d’état d’urgence, de gouvernement présidentiel). Élu par un collège électoral composé du Parlement et des membres des assemblées législatives des États, le président indien est, plus que le vice-président qui est élu comme lui à la représentation proportionnelle mais par le seul Parlement, l’émanation des principaux représentants de l’ensemble du pays. Des deux chambres, Lok Sabha, ou Chambre du peuple, et Rajya Sabha, ou Conseil des États, seule la première, élue au suffrage universel direct, a le pouvoir de mettre en jeu la responsabilité du gouvenement. Enfin, la Constitution indienne établissait un contrôle de constitutionnalité par l’institution d’une Cour suprême dont les pouvoirs allaient se révéler importants dans la protection des droits du citoyen et notamment, matière à controverses ultérieures, dans celle du droit de propriété. La révision constitutionnelle était rendue possible par une procédure spéciale et la Constitution devait être souvent amendée, surtout après 1970, le plus souvent pour permettre des réformes justifiées, aux yeux du législateur, par des exigences de justice sociale.

Par la suite, le système institutionnel de l’Inde allait être complété par l’organisation du développement communautaire à différents niveaux puis par l’institution, à partir de 1959, du Panchayati Raj (administration par les panchayat ou conseils), pyramide de conseils locaux, élus ou désignés, partant des villages et destinés à aménager la participation de tous à la gestion des affaires locales.

L’affirmation d’une identité nationale

Aux yeux du monde, l’identité indienne se forgea tant par une politique extérieure orientée vers la coexistence pacifique, dont le non-alignement servait de moyen, que par la consolidation progressive d’un système politique authentiquement démocratique et réformateur. Mais la cohésion nationale résulta plus des différents conflits graves dans lesquels l’Inde se trouva engagée que de son pacifisme ou d’une sage conduite des affaires intérieures.

Après la guerre indo-pakistanaise de 1947, l’Inde devait constater l’échec de sa politique d’amitié avec la Chine et sortir humiliée d’une guerre qui, entre le 20 octobre et le 22 novembre 1962, date du cessez-le-feu unilatéralement décidé par la Chine, avait entraîné l’occupation de larges portions du territoire indien, à l’ouest et surtout à l’est de l’Himalaya. En 1965, deux nouveaux conflits armés devaient l’opposer au P kist n: l’un, au printemps, sur le Rann de Kutch, fut limité; le second, entamé le 5 août, provoqua l’inquiétude de l’opinion mondiale en raison du soutien politique accordé par la Chine au P kist n. Les grandes puissances et les Nations unies ayant fait pression sur les belligérants, les combats cessèrent avant l’expiration de l’ultimatum chinois, le 22 septembre, et un règlement partiel, effectué en janvier 1966 à Tachkent, grâce à la médiation soviétique, devait rétablir la paix. Pourtant, une nouvelle guerre allait encore, en 1971, opposer l’Inde et le P kist n – cette fois en raison de la volonté d’indépendance du P kist n oriental qui, victime de la répression de l’armée du P kist n occidental, déversa sur l’Inde, entre le printemps et l’automne de 1971, près de dix millions de réfugiés. Acculée à intervenir d’une manière ou d’une autre, l’Inde signa en août 1971 un traité d’amitié et de coopération avec l’Union soviétique; celle-ci lui assura le soutien d’une grande puissance contre la nouvelle entente sino-américaine et lui permit, après l’escalade d’escarmouches frontalières, de s’engager dans une guerre éclair condamnée par les États-Unis et la Chine et de libérer le Bangladesh par sa victoire du 12 décembre.

L’image de l’Inde pacifiste, pour vraie qu’elle soit, doit donc être nuancée: aux yeux de l’Occident, elle le fut dès la libération de Goa par les troupes indiennes en 1961 et, après la guerre du Bangladesh, elle subit d’autant plus de dommages qu’en 1974 l’Inde s’accrut de l’adjonction de l’État himalayen du Sikkim avant de faire exploser un engin nucléaire (mai 1974).

Sur le plan interne, le système politique affirma progressivement sa solidité en survivant à tous les problèmes de succession: ceux qui furent causés par la mort de Nehru en 1964, puis ceux qui sont nés de la mort de Lal Bahadur Shastri à Tachkent en 1966, enfin le problème causé par l’assassinat d’Indira G ndh 稜 en 1984. Nombre d’observateurs étrangers avaient prédit l’écroulement du système après la mort de Nehru: en fait, malgré des vicissitudes, la démocratie indienne survécut non seulement à ses deux premiers dirigeants de premier plan, mais aussi à la période de centralisation autoritariste que la fille de Nehru, Indira G ndh 稜, devenue Premier ministre en 1966, allait inaugurer en juin 1975 avec la proclamation d’un état d’urgence justifié par une crise politique. En mars 1977, des élections, organisées dans l’atmosphère de contrôle omniprésent que l’état d’urgence laissait subsister, portèrent au pouvoir une coalition des partis de l’opposition non communiste dont les principaux dirigeants venaient d’être libérés ou demeuraient en prison: une nouvelle et difficile transition était assurée avec le départ d’Indira G ndh 稜 et l’arrivée au pouvoir de Morarji Desai, vétéran congressiste conservateur qu’elle avait écarté de la direction des affaires publiques en 1969.

Les élections de 1977, comme celles de 1967, mais avec plus de retentissement, ont constitué une coupure dans l’évolution du système politique indien. De 1951-1952, date des premières élections, à 1967, le parti du Congrès avait dominé la scène politique au Centre et dans la plupart des États. En 1967, une érosion de sa crédibilité avait conduit à de nombreuses scissions locales et à une poussée des partis situés à sa droite et à sa gauche en même temps qu’à une émergence sur le plan national de partis reflétant des particularismes culturels. Des gouvernements d’opposition étaient parvenus au pouvoir, à des moments divers de la législature entamée en 1967, dans plus de la moitié des États de l’Inde. L’approfondissement d’une crise politique confinant à la crise de régime, en raison de l’instabilité et des luttes de factions régnant dans les États, se poursuivit alors jusqu’à l’adoption par Indira G ndh 稜 d’une nouvelle stratégie politique qui, en août 1969, conduisit à une scission du parti du Congrès rejetant sur la droite des éléments opposés à sa politique de réformes socio-économiques. Il devait en résulter une série de réalignements des forces politiques qui, commencée en 1971, avec la création de la Grande Alliance des partis de l’opposition non communiste opposés à Indira G ndh 稜 et à son gouvernement minoritaire, que confortait seulement le soutien de l’extrême gauche communiste et des partis régionaux, devait déboucher sur la création du parti Janata, du Peuple, en 1977. Ce dernier, majoritaire au Centre et dans les États du Nord, a cherché à restaurer le système politique antérieur à l’état d’urgence mais, le système des partis ayant été entièrement modifié avec son irruption sur la scène politique, ce qui a été rétabli n’est guère que le fonctionnement démocratique des institutions.

Celui-ci connut au reste de nouvelles défaillances à partir de juillet-août 1979. Les conditions dans lesquelles le gouvernement Desai fut mis en minorité, remplacé par un gouvernement de «troisième force» (associant des congressistes opposés à Indira G ndh 稜) qui, sûr de n’être pas investi, recommanda une dissolution et demeura en fonctions pour expédier les affaires courantes, étaient contestables. Le rétablissement de la détention préventive pour délits économiques par un tel gouvernement l’était encore plus. Sans pour autant établir sa crédibilité, la troisième force prit toute une série de mesures électoralistes dangereuses dans une situation économique difficile.

Le désenchantement devint tel que la victoire électorale massive d’Indira G ndh 稜 aux élections de janvier 1980 et la désintégration quasi totale de l’alliance, précédemment au pouvoir, qui l’a suivie étaient prévisibles.

La nouvelle ère Indira G size=5ndh size=5稜

Espéré comme un retour à l’ordre, le retour d’Indira G ndh 稜 ne produisit cependant pas les effets escomptés. Tandis que divers symptômes d’un malaise social grandissant continuaient à se manifester, les six premiers mois de son nouveau mandat furent consacrés à une consolidation des assises du pouvoir menée, jusqu’à sa mort en juin 1980 dans un accident d’avion, par son fils Sanjay.

Par la suite, sans s’attacher à la solution des problèmes économiques les plus criants, Indira G ndh 稜 commença à s’appuyer sur son premier fils, Rajiv, suscitant ainsi une brouille familiale à propos de la «succession», qui, en 1982, dressa contre elle la veuve de Sanjay, Maneka, et contribua à une intensification des luttes de factions au sein du Congrès-I. Indira G ndh 稜 étant le seul arbitre possible, la présidentialisation de fait d’un régime politique caractérisé par les professions de loyalisme d’un gouvernement constitué essentiellement des fidèles qui avaient connu la traversée du désert avec le Premier ministre, d’un parti entièrement coopté et qui n’était qu’une pâle caricature du Congrès de Nehru, de tous les corps constitués, enfin, ne put que s’accentuer au détriment de la majorité elle-même. Organisée autour de nombreux cadres qui, dans les gouvernements des États comme au sein de l’appareil, étaient, malgré leurs protestations de loyalisme, souvent plus préoccupés de leurs propres intérêts que de ceux du Premier ministre, et à plus forte raison de ceux de l’Inde, elle apparut de plus en plus coupée de la population. Aussi, dans une atmosphère de scandales récurrents n’agitant plus les foules et ne mobilisant guère que quelques ligues de Droits civiques, quelques journalistes et une opposition décimée par des ralliements massifs au pouvoir, diverses lois répressives, dont certaines étaient des lois d’exception, furent-elles impuissantes à résoudre tous les problèmes d’ordre public. La crédibilité de la majorité fut souvent entamée par des agitations sociales de toutes sortes, par une montée de la criminalité de droit commun, par une incapacité à s’attaquer à temps aux «vrais» problèmes nés de la hausse des prix à la consommation et de la corruption.

Mais le phénomène le plus préoccupant demeura l’accentuation des heurts entre communautés religieuses et ethniques avec les réactions hindoues aux conversions d’Intouchables à l’Islam, l’enlisement des mouvements particularistes des États du Nord-Est, Assam notamment, et une résurgence de séparatisme sikh au Pañj b. En Assam, un mouvement dirigé par deux organisations étudiantes a donné lieu à plusieurs vagues de violences, paralysant la vie économique de l’État et l’approvisionnement en pétrole du reste de l’Inde en 1980, transformant en 1983 une consultation électorale en bain de sang et en simulacre.

Au Pañj b, la première vague de violences naquit, en avril 1980, de l’assassinat de Gurbachan Singh, chef religieux de la secte sikh des Nirankaris, dont les partisans de l’orthodoxie, ralliés au dirigeant fondamentaliste Jarnail Singh Bhindranwale, critiquaient le laxisme doctrinal. Ultérieurement, les surenchères particularistes entre fondamentalistes sikhs modérés du parti Akali Dal et partisans du Khalistan (État sikh autonome) opérant de l’étranger allaient conduire à l’émergence de groupes terroristes de plus en plus nombreux et souvent irréductibles. Si bien que, après une longue période de détérioration du climat politique et une intervention musclée de l’armée indienne, un complot ourdi parmi l’un de ces groupes conduisit à l’assassinat d’Indira G ndh 稜 par ses gardes du corps sikhs le 31 octobre 1984.

Son martyre, qui laissa l’Inde en état de choc, fut le moment le plus dramatique de plusieurs vagues de traumatismes qui auront endeuillé toute la décennie. Car il fut suivi d’atroces représailles contre les sikhs, à New Delhi et dans tout le nord de l’Inde. Le pire fut la connivence d’autorités locales et le caractère systématique d’une vengeance parfois orchestrée par des proches du pouvoir et qui, malgré de nombreux gestes de solidarité de la part d’autres hindous, laissa une blessure indélébile chez de nombreux sikhs.

Une telle tragédie n’avait été rendue possible que par une série de dérapages auxquels Rajiv G ndh 稜, quand il succéda à sa mère, ne put entièrement mettre fin. Le «Sant» Jarnail Singh Bhindranwale avait été longtemps considéré comme inattaquable, en raison du patronage de Sanjay G ndh 稜 et de Giani Zail Singh (élu président de la République en 1982) dont il avait initialement bénéficié. Arrêté une fois en septembre 1981, en relation avec le meurtre d’un grand journaliste du Pañj b, il avait été relâché un mois plus tard à la suite d’une agitation et était progressivement devenu l’«ayatollah» sikh qui, devant de nouvelles menaces d’arrestation, se réfugierait dans le temple d’Or d’Amritsar, lieu saint des sikhs, pour y prêcher la révolte et organiser ses partisans avec l’aide d’un ancien colonel, héros de la guerre du Bangladesh. Au début de juin 1984, le temple d’Or était déjà transformé en camp retranché pourvu d’armes automatiques depuis plusieurs mois lorsque l’armée indienne y donna l’assaut. La mort de J. S. Bhindranwale et de quelques proches, la reddition des chefs de l’Akali Dal présents dans le temple ne furent acquises qu’au prix d’une souillure du saint des saints, le bâtiment appelé Akal Takht, qui fut atteint d’éclats d’obus et sali par un martyre, le jour même d’une fête religieuse sikh. La rumeur déformée qui en parvint dans le reste de l’Inde provoqua la mutinerie de régiments sikhs du Rajasthan et du Bihar et, compte tenu du fort pourcentage de sikhs parmi les officiers, un émoi trop tôt apaisé puisque les mutins étaient depuis longtemps désarmés et repentis quand Indira G ndh 稜 s’effondra criblée de balles.

La stupeur horrifiée que provoqua sa mort conduisit le président Zail Singh à ignorer la procédure d’intérim coutumière – qui eût placé le vétéran Pranab Mukherjee à la tête du gouvernement – pour nommer Rajiv G ndh 稜 Premier ministre. Élu député en 1981, au siège de son frère, le fils aîné d’Indira G ndh 稜, qui n’était membre de l’exécutif du parti du Congrès que depuis 1983, avait toujours affirmé son peu de goût pour la politique. Mais, avec son image de «Monsieur Propre», il s’imposa à la faveur du mouvement de sympathie de l’Inde entière et, décidant d’élections anticipées, remporta, en décembre 1984, une majorité de 401 sièges sur 508 au Lok Sabha.

Une nouvelle aurore

Au début, Rajiv G ndh 稜 parut capable de régénérer la vie politique indienne en promettant de purger son parti des éléments douteux et d’y organiser des élections internes toujours retardées. D’autant plus que sa première mesure législative fut de faire voter une loi sur les «défections» (passage des élus d’un parti à l’autre en cours de mandat) pénalisant les transfuges en les obligeant à rechercher une nouvelle élection. Acclamée comme moralisatrice (parce qu’elle faisait obstacle à l’achat des consciences), cette loi lui donnait en fait les moyens de contrôler son propre parti, au sein duquel sa rapide ascension et son inexpérience pouvaient créer quelques remous. Mais, bientôt critiqué aussi pour la faveur dont jouissaient certains de ses proches au sein du gouvernement et du parti, comme pour son recours aux technologies informatiques dans sa gestion du Congrès et l’utilisation de symboles et slogans flattant le chauvinisme de certains hindous dans la campagne électorale, il dut, au terme d’une année 1985 couronnée de succès, faire plus de concessions que prévu aux méthodes anciennes.

En résolvant coup sur coup, par des accords conclus avec le dirigeant Akali Harchand Singh Longowal (en juillet 1985) et le mouvement de révolte de l’Assam (en août), les principaux problèmes particularistes, en restaurant un dialogue avec le dirigeant cachemiri Farouk Abdullah (écarté du pouvoir en 1983), il parut d’abord s’engager dans une voie entièrement nouvelle. Mais ni l’arrivée au pouvoir, en septembre 1985, d’un gouvernement sikh dirigé par Surjit Singh Barnala, le leader de l’Akali Dal, au Pañj b, ni l’élection, en décembre, d’une majorité assamaise favorable à l’Asom Gana Parishad (A.G.P.) du dirigeant de la révolte étudiante Prafula Kumar Mohanta ne mirent fin aux difficultés des États concernés. Au Pañj b, où H. S. Longowal avait été assassiné, malgré une protection officielle, dès août 1985, le gouvernement Barnala fut critiqué tantôt pour son laxisme envers des terroristes toujours plus hardis – en août 1986, ils parvinrent à assassiner, à Bombay, le général Vaidya, commandant en chef de l’armée au moment de l’assaut contre le temple d’Or –, tantôt pour sa collusion avec le gouvernement central. En Assam, le gouvernement de l’A.G.P. se heurta bientôt aux revendications d’autres minorités tandis que tous les autres États de la région voyaient, tour à tour, une exacerbation de ce type de problèmes. La même politique d’accords et les mêmes critiques a posteriori allaient s’appliquer au Mizoram (1986), au Nagaland (1988) et au Bengale occidental (1988) où, après plus d’un an de négociations infructueuses, le gouvernement central semble avoir apaisé les Népalais de la région de Darjeeling, regroupés derrière le Gurkha National Liberation Front qui, dès 1986, mit toutes les qualités martiales de cette communauté au service d’une agitation en faveur d’un État gurkha autonome qu’il n’a pas obtenu.

Pourtant, dans les derniers jours de 1985, ce fut un Premier ministre encore sûr de lui qui fit face à l’opposition combinée d’un groupe se réclamant de la fidélité au style d’Indira, de ceux qui affirmaient leur socialisme contre son libéralisme et des agioteurs qu’il dénonçait à l’occasion du centenaire du Congrès. Sa volonté de reprendre les choses en main était encore porteuse d’espoir. L’Inde pourrait peut-être tourner le dos au déclin et oublier jusqu’au désastre de l’usine Union Carbide de Bhopal qui, en décembre 1984, avait fait 2 500 morts et laissé des milliers de personnes handicapées...

Le reflux des grandes espérances

En fait, la crise du parti du Congrès, certaines méthodes de travail du Premier ministre (mutations soudaines du personnel politique et adminitratif, prises de position tranchées et reculades du pouvoir, difficulté d’accès du Premier ministre) allaient, comme les problèmes régionaux, prêter à controverse. En 1986, une affaire mettant en cause le droit civil musulman fit apparaître le Premier ministre comme indécis et influençable. La disgrâce dans laquelle tombèrent, successivement, plusieurs de ses fidèles, dont le président du Congrès en exercice (par opposition au rôle plus honorifique de Rajiv G ndh 稜), Kamlapati Tripathi, le président Zail Singh, son propre cousin Arun Nehru, enfin le fidèle d’Indira qu’avait été son ministre Vishwanath Pratap Singh, marqua une certaine impatience.

En tant que ministre des Finances, V. P. Singh, homme connu pour son intégrité, avait, tout au long de l’année 1986, servi les intentions proclamées du Premier ministre par une politique de libéralisation économique assortie d’une poursuite draconienne de l’évasion fiscale. En janvier 1987, son transfert au ministère de la Défense, occupé jusque-là par le Premier ministre, fut justifié par la tension avec le Pakistan mais interprété comme une satisfaction donnée à des industriels proches du pouvoir qui avaient été victimes de redressements fiscaux. Mais, tandis qu’il était mis en cause pour avoir, dans sa poursuite des fraudes, loué les services d’une agence privée américaine (dont les premiers renseignements, connus par des fuites, avaient une odeur de scandale), il faisait, en tant que ministre de la Défense, éclater une autre affaire – relative aux conditions dans lesquelles un modèle de canon français avait été écarté au profit de l’achat du canon suédois Bofors – dont les rebondissements, tout au long de l’année 1987, allaient éclabousser des proches du Premier ministre. Attaqué par les députés congressistes, écarté du gouvernement puis acculé à démissionner du Congrès (donc de son siège), il fut rejoint par une poignée de dissidents congressistes avec qui il fonda, à la mi-1987, un mouvement lâche, devenu en octobre 1987 le Jan Morcha qui, sur le modèle du mouvement «J. P.» de 1974-1975, entreprit une campagne panindienne contre la corruption et essaya de rassembler une opposition morcelée.

Vilipendé par les congressistes, désavoué par la commission officiellement chargée d’enquêter sur les scandales qu’il avait contribué à dévoiler, V. P. Singh conserva une popularité suffisante pour s’imposer à une opposition au départ réticente devant ce transfuge encore imprégné de l’esprit et des méthodes qu’elle dénonçait. Après avoir remporté l’élection partielle d’Allahabad, il put annoncer la fédération du Jan Morcha, du Janata, du Lok Dal et de plusieurs petits partis en un Parti du peuple, le Janata Dal, qui prit forme à la mi-octobre 1988. En novembre 1989, la défaite électorale du parti du Congrès entraîne un changement de Premier ministre: Rajiv G ndh 稜 cède la place à V. P. Singh qui, un an plus tard, est lui-même remplacé par Chandra Shekhar soutenu par le parti du Congrès. Le 21 mai 1991, Rajiv G ndh 稜 meurt victime de l’explosion d’une bombe et c’est Narasimha Rao qui lui succède à la présidence du parti du Congrès.

Mutations internes et nouvelles responsabilités internationales

Parmi les facteurs qui auront le plus faussé les jugements des contemporains sur l’apport de Rajiv G ndh 稜, la mutation socio-économique de l’Inde des années 1980 est à mettre au premier plan. Après le lancement, en 1980, du premier satellite de télécommunications, Apple, l’Inde est devenue une authentique puissance spatiale. Le développement des explorations dans l’Antarctique et dans l’océan Indien, la modernisation de sa marine en ont fait aussi une puissance océanique. Au milieu de la décennie, le développement de l’électronique lui a fait connaître une révolution informatique. Cause ou conséquence, cette mutation s’est accompagnée d’une augmentation numérique de la petite et moyenne bourgeoisie urbaine ainsi que d’un accroissement de sa capacité d’influencer les décideurs. Découvrant les délices et les maux de la société de consommation, l’Inde a dû faire face à de nouveaux problèmes sociaux et, en tout cas, procéder à des ajustements économiques qui expliquent la libéralisation entamée sous Indira G ndh 稜 et résolument poursuivie par son fils. En même temps, elle a dû, devant un environnement international changeant susceptible de limiter sa marge d’autonomie, procéder à une modernisation accélérée de son armée qui lui a fait consacrer à cette fin plus de 15 p. 100 de son budget global au moment même où se développait un mouvement environnementaliste soulignant, comme devait le prouver la grave sécheresse de 1987, une insuffisante prise en compte des effets de certaines politiques sur les ressources naturelles.

Toutes ces tendances se sont conjuguées pour aiguiser le besoin de succès internationaux qui renforçaient la légitimité d’un parti dirigeant trop souvent en butte à des assauts de toutes sortes. Indira G ndh 稜 était revenue au pouvoir sur un programme qui, pour la première fois en Inde, mettait l’accent sur la politique étrangère. Son fils, après elle, a poursuivi une politique de présence mais qui, dans divers domaines (relations avec l’Afrique, avec les voisins de l’Inde), s’est montrée plus novatrice.

Ayant voulu marquer le caractère «progressiste» de sa politique étrangère avant son retour au pouvoir, Indira G ndh 稜 s’était engagée à reconnaître le Cambodge pro-vietnamien, ce qu’elle fit en juin 1980. Mais l’intervention soviétique en Afghanistan, dans les derniers jours de 1979, avait mis l’Inde dans une position délicate, dont elle essaya de sortir en resserrant ses relations avec l’Europe, notamment la France – qui lui assurait des ouvertures sur la C.E.E. et l’Afrique – tout en adoptant l’interprétation soviétique des événements et en s’abstenant régulièrement dans les votes de l’O.N.U. condamnant la politique soviétique. Une habile diplomatie, assortie d’une plus grande ouverture économique et, dans une certaine mesure, culturelle, vers les États-Unis, lui permit de maintenir sa relation privilégiée avec l’U.R.S.S. – que Rajiv G ndh 稜, après un temps d’arrêt, confirmerait – en ne la critiquant que lors des relations bilatérales et en l’équilibrant par ailleurs. L’un des moyens de ce rééquilibrage fut de regagner, en 1983, le leadership des Non-Alignés, dont la présidence échut à l’Inde. À ce moment-là, l’Inde, qui avait été critiquée d’une part par les conférences islamiques pour sa position sur l’Afghanistan et de l’autre par les pays de l’A.S.E.A.N. pour sa position sur le Cambodge, réussit le tour de force d’apparaître comme le pays qui recentrerait le non-alignement après la conférence de La Havane. Mais en 1987, dans la logique de sa position antérieure, elle fut écartée de la table de négociations et ne contribua au règlement du conflit que par ses contacts avec le gouvernement afghan et l’U.R.S.S.

Car les relations avec le P kist n ont été rendues difficiles par l’affaire afghane, à tel point qu’un dérapage de manœuvres militaires vers des hostilités ouvertes faillit se produire en janvier 1987. Bénéficiant d’une aide américaine accrue en raison de sa situation, le P kist n a suscité la crainte que cette aide ne soit utilisée contre l’Inde; sa proposition de pacte de non-agression, contrée par une proposition indienne de traité d’amitié et de coopération lui imposant de ne pas avoir de base étrangère sur son territoire, n’a pu aboutir. Par ailleurs, sa mise au point d’une bombe jugée «islamique» par l’Inde n’a plus fait de doute vers le milieu de la décennie et a d’autant plus inquiété que l’aide américaine n’a pas été durablement interrompue. L’engagement réciproque de Rajiv G ndh 稜 et du général Zia ul Haq (président du P kist n) de renoncer à l’emploi de la force nucléaire, en décembre 1985 à New Delhi, n’a pas suffi à apaiser l’émoi indien. Il a fallu attendre l’arrivée au pouvoir de Benazir Bhutto au P kist n pour qu’il soit suivi, en décembre 1988, par un accord sur la non-agression réciproque de leurs installations nucléaires. L’aide logistique que les terroristes sikhs ont trouvée sur le territoire pakistanais a encore envenimé les relations entre les deux pays, qui, en outre, ont eu de fréquents incidents de frontière au glacier de Siachen, au Ladakh, et le long de la ligne de cessez-le-feu au Ka ごm 稜r. Et, malgré les condoléances immédiatement envoyées par Rajiv G ndh 稜, au moment de la mort du général Zia dans un accident d’avion suspect, en août 1988, il s’est trouvé au P kist n des voix pour mettre en cause une responsabilité de l’Inde dans ce qui apparaissait comme un attentat. Les relations avec la Chine ont connu une lente amélioration, souvent compromise par des incidents frontaliers, jusqu’à la visite de Rajiv G ndh 稜 à Beijing à la fin de décembre 1988. Sans déboucher sur un règlement du conflit frontalier, cette visite a, par sa tonalité, semblé inaugurer un retour à l’esprit de fraternisation ancien grâce à la non-ingérence, réitérée, de l’Inde dans les troubles du Tibet. C’est avec l’un de ses plus faibles voisins, l’île de Sri Lanka, que l’Inde devait connaître des difficultés suffisantes pour envoyer près de quatre-vingt mille hommes de son armée.

Après les massacres de Tamouls – d’origine indienne – de Sri Lanka intervenus en juillet 1983, la situation intérieure de l’île n’avait cessé de s’aggraver en profondeur et les nombreux groupes terroristes tamouls dont l’action était devenue de plus en plus virulente avaient trouvé des appuis dans le sud de l’Inde. Le gouvernement central indien avait d’abord tenté diverses missions de bons offices tout en s’intéressant de près aux camps d’entraînement des Tamouls situés au Tamilnadu dont, officiellement, il n’admettait pas l’existence. Puis, Rajiv G ndh 稜 ayant succédé à sa mère et les procédures de décision ayant changé, une période de flottement, marquée par l’intervention d’envoyés de Rajiv G ndh 稜 ayant des approches sensiblement différentes, suivit l’échec, en 1985, de conversations tripartites menées au Bhoutan avec le frère du président sri-lankais, Hector Jayewardene. Commençant par faire pression sur le gouvernement sri-lankais, le gouvernement indien choisit brusquement d’arrêter des dirigeants tamouls venus chercher des soutiens en Inde. Puis, sous la pression d’une opinion indienne que ces mesures avaient choquée (dans le Sud), il donna l’impression de soutenir les «Tigres» tamouls du Liberation Tigers of Tamil Eelan (L.T.T.E.) qu’il avait longtemps désavoués au profit des modérés en parachutant des vivres sur la péninsule de Jaffna encerclée par les forces gouvernementales cinghalaises. Les conversations indo-sri-lankaises, entre Rajiv G ndh 稜 et le président Jayewardene, qui s’ensuivirent consacrèrent alors un total revirement de la situation en s’achevant, le 29 juillet 1987, sur des accords par lesquels l’Inde garantissait la paix intérieure de Sri Lanka. La conséquence en fut tout naturellement que l’Inde dut, dès le mois d’août, s’employer à liquider la résistance tamoule en une série d’opérations qui firent de lourdes pertes de part et d’autre et exposèrent l’armée indienne à de vives critiques. En juillet 1988, l’Inde ayant obtenu des Tigres tamouls une promesse de déposer les armes afin de permettre l’élection des conseils provinciaux des régions à majorité tamoule, un cessez-le-feu proclamé par l’Inde devait permettre le désengagement des troupes indiennes. Mais le processus n’aboutit pas et, à la fin de 1988, l’Inde restait engagée alors que l’élection du président Premadasa à Sri Lanka laissait prévoir une remise en cause de l’accord de 1987.

Un autre petit État, le Népal, a posé problème après l’impasse à laquelle ont abouti les négociations d’octobre 1988 relatives au renouvellement des traités de transit et de commerce. Le refus du Népal d’accepter certaines conditions indiennes allait déboucher, en avril 1989, sur l’expiration pure et simple des accords antérieurs et un véritable blocus économique du Népal.

Se posant également en protectrice des tribus Chakmas du Bangladesh, l’Inde a eu fort à faire pour résister aux remous créés par l’instabilité de ses voisins. Néanmoins, elle a continué, sous Rajiv G ndh 稜 comme sous Indira, à concevoir sa politique étrangère dans un cadre planétaire. Mettant l’accent sur les problèmes de désarmement, elle a pu jouer un rôle en ce domaine par l’organisation, en janvier 1986, du «groupe des six» (Inde, Suède, Grèce, Mexique, Argentine, Tanzanie) qui a pesé en ce sens. Par ailleurs, les développements de la question sud-africaine lui ont donné l’occasion de se solidariser avec les pays de la ligne de front et de jouer un rôle clé dans les efforts du Commonwealth pour faire évoluer la situation. Enfin, contribuant discrètement, mais efficacement, à une amorce de solution de la crise du Cambodge, Rajiv G ndh 稜 a renoué avec la diplomatie de Nehru. Comme sa mère, il est resté, à l’extérieur, un atout dont son gouvernement a pu se prévaloir face aux problèmes internes.

Les voies du développement et de la justice sociale

L’idéologie congressiste dominante et l’humanisme progressiste de Nehru avaient, dès avant l’indépendance, assigné à l’Inde future des directions précises vers le développement économique et social et vers une société plus juste. C’est dans cette voie que l’Inde s’est engagée dès l’indépendance, avec plus ou moins de succès jusqu’en 1975. L’état d’urgence qui a suivi puis une période de remise en question des voies du développement encore en cours amènent à considérer à part les années récentes, dont l’évolution est beaucoup plus ambiguë. Jusque-là, les efforts se sont portés essentiellement sur une stratégie de développement moderniste, sur une politique sociale réformiste et sur un essai d’intégration nationale et sociale faisant leur part aux diversités culturelles. Dans l’ordre socio-économique, les orientations essentielles furent prises dès le début de la nouvelle république, avec l’instauration de la commission du Plan en 1950 et le vote de réformes agraires destinées à protéger les paysans sans terre et supprimant les intermédiaires fonciers et grands propriétaires absentéistes à partir de 1951. En 1954, le Parlement se prononça sur l’orientation socialiste à donner au Plan et le parti du Congrès devait affermir cette ligne par la résolution d’Avadi de l’année suivante, réaffirmée avec éclat à Bhubaneshwar en 1964. Il fallut cependant attendre les dix points du programme de 1967 et la session de Bangalore des organes dirigeants pour que s’affirmât une impulsion nouvelle vers des changements significatifs. La décision d’Indira G ndh 稜 de s’engager dans une voie progressiste fit alors franchir une étape nouvelle au réformisme indien jusque vers 1974: une nouvelle vague de transformations vit alors le jour avec la nationalisation des banques, des assurances, des mines de charbon, de diverses compagnies pétrolières et la suppression des pensions et privilèges des princes. La crise économique et politique qui suivit y mit fin jusqu’à l’état d’urgence qui fut justifié, en juillet 1975, par la nécessité d’accélérer le rythme des réformes. Compte tenu de l’ambiguïté de cette période, à la logomachie socialiste mais à la logique autoritariste et élitiste, il paraît difficile de capitaliser le programme de réformes de structures, qui ne connut qu’un début d’application et des résultats à la fois limités et contestables, avec la socialisation de la période précédente. L’état d’urgence, de juin 1975 à mars 1977, ne fit faire de réels progrès à la société indienne que dans le domaine du planning familial, et ce au prix d’un discrédit du programme qui risque de peser longtemps sur l’avenir de l’Inde – en raison des stérilisations forcées qui ont fait faire un bond aux statistiques.

En matière de cohésion nationale et sociale, des progrès sensibles ont été réalisés dans certains États grâce aux mesures de réservation d’emplois en faveur des castes défavorisées mais, dans l’ensemble, le sort des minorités n’a pas été amélioré autant que les programmes officiels le déclaraient souhaitable. Sous la pression de la nécessité, un certain nombre de problèmes liés aux particularismes ethniques, linguistiques et culturels ont été résolus, par poussées successives, depuis 1947 mais, tandis que les minorités religieuses continuaient, pour certaines d’entre elles, musulmans notamment, à être relativement handicapées dans leur vie sociale, les minorités «tribales» témoignaient d’une conscience nouvelle, et d’autres particularismes culturels s’accentuèrent. Ceux-ci donnèrent lieu, plusieurs fois, à des redécoupages du territoire indien. Après la création de l’État d’Andhra en 1953, la réorganisation des États (en principe sur des bases linguistiques) de 1956 suscita l’apparition de revendications nouvelles. En 1960, l’État de Bombay fut divisé entre Maharashtra et Gujarat ; en 1963, la création du Nagaland donna partiellement satisfaction aux populations naga du Nord-Est ; en 1966, l’agitation des sikhs du Pañj b fut récompensée par la division de cet État et la création de l’Haryana ; en 1970, devant la montée des revendications tribales dans le Nord-Est, il fallut créer le Meghalaya dans une portion de l’Assam avant de réorganiser l’ensemble de cette région en 1971 et d’y distinguer un nouveau territoire de l’Union – administré, à la différence des États, par le Centre –, le Mizoram, devenu État de plein exercice en 1987. D’autres réorganisations, comme l’accession au rang d’État des territoires de l’Arunachal Pradesh (1987) et de Goa (1988), voire du Sikkim en 1975, ont correspondu au désir d’intégrer pleinement dans l’Union indienne des territoires ayant fait l’objet de contestations externes.

La politique linguistique fut plus souple que ne l’avait envisagé le mouvement d’indépendance. Le hindi, langue du Nord, devait, à côté des autres langues nationales, devenir «langue officielle» à partir de 1965. Devant les protestations des autres États, notamment du Sud, l’usage de l’anglais a été prolongé deux fois et son abandon repoussé, en principe, sine die . Toutefois, la dernière décennie a vu se développer une tendance à l’imposition de fait du hindi qui s’est encore accrue depuis mars 1977.

Le bilan des efforts modernisateurs et réformistes inspirés ou dérivés de l’idéologie qui dominait au moment de l’indépendance ne saurait être dressé en quelques lignes. Il faut cependant noter que l’accroissement du chômage, du sous-emploi, chronique en milieu rural, de l’urbanisation mal contrôlée, ont mis à l’ordre du jour le modèle de développement «gandhien» dont s’est réclamé le Janata entre 1977 et 1980. Difficile à traduire en mesures concrètes, ce modèle imprécis a inspiré, en tout cas, des efforts nouveaux en faveur du développement rural et ceux-ci, malgré une conception d’ensemble différente, sont demeurés au rang des priorités d’Indira G ndh 稜 après son retour au pouvoir. Mais, tandis que se développaient des initiatives nouvelles, au reste souvent viciées par le clientélisme politique dominant, en faveur d’une expansion des crédits à l’agriculture, l’Inde s’efforçait surtout d’acquérir et de développer des technologies de pointe. Une libéralisation progressive des importations de certains produits et du code des investissements étrangers, de même que la création de nouvelles zones franches, devait permettre l’essor de nouvelles industries, surtout sous Rajiv G ndh 稜. Dans son désir de faire franchir à l’Inde un bond vers le XXIe siècle, il a tenté de rationaliser l’économie en rendant les entreprises indiennes plus compétitives à l’échelle internationale et en luttant contre la faible productivité du secteur public. Mais la libéralisation d’ensemble de l’économie, en condamnant les entreprises marginales et en réorientant la production vers des biens de consommation jugés jusque-là produits de luxe et destinés aux seuls nantis, a nourri de nouvelles amertumes. En outre, la libéralisation des échanges et un recours croissant au crédit, interne et externe, ont affaibli la position financière de l’État, notamment vis-à-vis de l’étranger, et suscité d’âpres critiques que ne compensait pas la satisfaction des milieux d’affaires devant une diminution des contrôles sur l’activité des entreprises. En fait, Rajiv G ndh 稜 est parfois apparu comme ayant contribué à la liquidation finale du modèle d’économie mixte orienté vers la redistribution autant que le développement mis au point sous Nehru et encore considéré comme «le modèle indien». L’an deux mille montrera s’il a eu raison.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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